LE MONDE | 20.05.02 | 09h19

MIS A JOUR LE 20.05.02 | 18h21

Clients de la prostitution

Dans la rue, à l'hôtel ou sur le siège d'une voiture, l'amour tarifé est un leurre pour le "consommateur".

Le trottoir l'a coupée en deux. D'un côté, il y a Ulla, cuissardes blanches et crinière blonde, l'une des plus célèbres prostituées de France, qui dirigea, durant l'été 1975, l'occupation de l'église Saint-Nizier, à Lyon ; de l'autre, il y a une dame en manteau noir, au visage légèrement empâté et au prénom banal, qui vit avec son homme, ancien "proxo" devenu son époux, et avec qui elle a créé, il y a quinze ans, un lieu de vie pour les enfants placés, dans une commune de la Haute-Loire. La dame parle de ses chevaux, des gosses qui arrivent à la ferme, elle parle de sa fille aussi, aujourd'hui âgée de 34 ans, et de ses petits-enfants. Ulla, elle, veut bien se souvenir et parler des clients — "parce que c'est une question qu'on ne m'a jamais posée, qui a toujours été éludée, alors que c'est là, assure-t-elle, la vraie raison de la prostitution et la clé du problème".

Une chose l'avait frappée, quand elle a commencé sa vie de tapin dans un "clandé" lyonnais du quartier Saint-Jean : un miroir sans tain séparait le salon, où l'on faisait entrer les clients du bordel, et la salle à manger, où les filles étaient rassemblées. "Ils faisaient leur choix sans qu'on les voie. Sans même un regard échangé", avait noté Ulla. Le principe de base de la relation client-prostituée n'est-il pas, justement, fondé sur l'absence de rencontre ? C'est l'inverse, assurément, qui la choquerait. "Généralement, ils tutoient, moi je vouvoie. Mais, de toute façon, il n'y a pas de dialogue. Ni d'agressivité, d'ailleurs. C'est mécanique. Aux yeux des clients, on n'est rien et c'est pour ça qu'ils viennent", précise-t-elle. L'un de ses premiers clients réguliers, un "haut fonctionnaire de la préfecture", adepte des plaisirs masochistes, ne lui adressa la parole qu'"une seule fois, en deux ans", le temps de lui indiquer, lors de leur première entrevue, le détail de ses exigences. "Dans la rue, on se reconnaissait au regard. On montait dans la chambre. A part la première fois, quand on s'est rencontrés, je n'ai jamais entendu le son de sa voix." Le documentariste Bernard Bétrémieux, de l'association Je. tu. il. — qui a produit, en février 2000, avec le soutien du mouvement du Nid, un reportage "de prévention" sur Les clients de la prostitution (www.jetuil.asso.fr) —, confirme l'avis d'Ulla : "Clients et prostitué(e)s forment deux mondes, qui n'ont rien à voir l'un avec l'autre."

Dans ce film, deux habitués du bois de Boulogne, un chauffeur de taxi et l'un de ses copains ont accepté d'emmener le cinéaste en voiture, une nuit, pour lui "montrer l'atmosphère" et lui faire faire, en quelque sorte, la tournée du propriétaire. Ils parlent, assis à l'avant de la voiture, sans qu'on distingue leurs visages. Des dizaines de prostitué(e)s, de tous sexes et de tous continents, femmes, travestis, transsexuels, natifs de France ou du Brésil, de Roumanie ou des Philippines, attendent sur le bord de la route, dans la lumière des lampadaires. La caméra filme, sans s'attarder. "La prostituée est toujours disponible et puis, il y a du choix !", lâche le chauffeur de taxi. "C'est ce que j'aime au bois de Boulogne : je peux faire mon tri", approuve son copain. Tous deux disent passer "entre six à dix heures par semaine" ici, à rouler au pas, chasseurs tranquilles, souverains, glissant au milieu de ce harem virtuel et bigarré. "Le plaisir du voyeurisme est énorme", dit le copain du chauffeur de taxi. "Une fois qu'on a fait le circuit, qu'on y soit passé ou non, on dort bien !", insiste-t-il, candide.

Dans l'une des très rares études consacrées aux clients de la prostitution, L'Homme dans le commerce du sexe, publiée en novembre 1987, à la demande de l'Unesco, le sociologue suédois Sven-Axel Mansson estime que, dans ce cas précis où "la sexualité prend la forme d'une marchandise", il ne s'agit pas, entre le client et la prostituée, d'un "contact mutuel et affectif", mais d'une "liaison sexuelle unilatérale, où c'est l'acheteur qui, en réalité, est la partie sexuelle. La prostituée symbolise et représente la sexualité. Elle peut être considérée comme une actrice : elle-même est en général non sexuelle (...). Il s'agit d'un rapport sujet/objet où l'acheteur est le sujet et le vendeur l'objet". Que les choses se passent dans la rue ou dans un hôtel, sur le siège d'une voiture ou en Eros-Center, "le client vient pour acheter du vent, pour baiser du vent", remarque Ulla.

La prostituée, un leurre ? Et le client, une dupe ? "Du début à la fin, il doit être le chef. Il a payé pour ça. Il doit se sentir beau, même s'il est moche, s'il a du ventre ou des rides, poursuit Ulla. Qu'il soit maladroit, défaillant ou pervers, peu importe : c'est à nous de trouver le mécanisme pour qu'il jouisse. Dans 80 % des cas, ils sont persuadés qu'ils nous ont fait prendre notre pied. Souvent, quand ils ont fini, ils demandent si c'était bien...", s'amuse l'ancienne professionnelle, avec un sourire de dédain.

"Tout est organisé pour les hommes. A leurs yeux, la prostitution va de soi. Cela fait partie de leurs modes d'accès à la sexualité", souligne Claire Carthonnet, prostituée lyonnaise qui se définit comme une "traditionnelle" : elle travaille "à l'usine", c'est-à-dire "sans se prendre la tête avec des extras ". Ce qu'on vend au client, ce sont "des gestes" : il n'y a "ni affect ni désir". Telle est la règle d'or. La liaison sexuelle se déroule le plus souvent dans la voiture du client. "Ils nous regardent, le temps du choix. Mais dès que je suis dans la voiture, les rôles s'inversent. Ce ne sont plus des conquérants. Ils sont passifs, presque penauds, c'est moi qui mène le jeu. Ils payent pour ça : pour se déresponsabiliser, pour redevenir des enfants. Le soi-disant besoin de se vider les couilles n'est qu'un alibi. Le sexe, au fond, sert de prétexte", ajoute la jeune femme, qui devrait publier, d'ici à la fin de l'année, un essai autobiographique aux éditions du Seuil. Parmi ses clients, entre les "réguliers" et les "papillons" (les occasionnels), ce sont, dit-elle, ces derniers qui l'emportent très majoritairement, ravis d'avoir, sans en élire aucune, "une multitude de femmes potentiellement à leur service", à l'image des deux interviewés de Bernard Bétrémieux.

Si des femmes se prostituent, c'est "par nécessité ou parce qu'elles aiment ça", décide le chauffeur de taxi. Il hésite. "La femme, si elle peut trouver du plaisir, tant mieux. Tout dépend du client. Pour un homme, c'est plus délicat. C'est plus caché. Personnellement, je ferais tout pour éviter de me prostituer, c'est le dernier métier pour un homme." Son copain est d'accord. A force de fréquenter le bois de Boulogne, il a eu le temps de réfléchir. D'un mouvement du menton, il désigne les silhouettes qui surgissent dans la lumière des phares : "Si elles sont là, c'est bien pour exciter les hommes", affirme-t-il. Qu'"elles" soient, une fois sur trois, voire une fois sur deux, des hommes travestis ou des transsexuels, ils le savent, bien sûr. "Mais je ne vois pas le côté homosexuel", se défend le chauffeur de taxi, qui jure ne jamais choisir que des travestis "très féminisés". A la fin, il s'y perd un peu. "Quand j'ai une relation avec un travesti entre guillemets homme, c'est très rapide. Qu'elle ait quelque chose entre les jambes, ça m'est égal !", bougonne-t-il. Assis à l'arrière de la voiture, le cinéaste-documentariste a tout enregistré. Si ces deux clients anonymes ont accepté de se livrer ainsi, reconnaît Bernard Bétrémieux, "c'est sans doute parce qu'on était entre hommes. Avec une femme réalisatrice, je pense que cela aurait été beaucoup plus difficile".

Y aurait-il donc un "secret des hommes", comme le pense l'universitaire Daniel Welzer-Lang, auteur d'un ouvrage-pionnier sur la prostitution, Les Uns, les unes et les autres (Métailié, 1994) et l'un des rares chercheurs, en Europe, à s'être penché sur le sujet ? Dans son numéro de juillet, la revue trimestrielle du mouvement du Nid, Prostitution et société, consacre un long article aux clients, ce "continent noir", protégé par un "secret de plusieurs siècles". Daniel Welzer-Lang a fait lui-même l'expérience, en tant que chercheur, de cette résistance masculine. Ayant fait, un jour, une demande de subvention auprès de l'administration, il reçut la réponse outrée d'un haut fonctionnaire : "Vous voudriez qu'on vous donne de l'argent pour nous étudier, nous ?", s'était exclamé le notable. C'est que chaque homme, comme l'explique Sven-Axel Mansson, est "un acheteur de sexe potentiel", même si tous, précise-t-il, ne passent pas à l'acte. "L'éducation sexuelle de l'homme le prédispose au rôle d'acheteur dans le commerce du sexe", souligne l'universitaire suédois.

La "polygamie du désir" et la "multisexualité", dans lesquelles les hommes sont éduqués, est un secret de polichinelle — mais un secret quand même, explique en substance Daniel Welzer-Lang. "Pour que ce système fonctionne, il faut que le secret soit conservé, que les mythes gardent leur prégnance chez les femmes" et, notamment, l'assignation à "rechercher le prince charmant, un tout-en-un, à savoir un homme qui serait à la fois un bon père, un bon mari et même, éventuellement, un bon amant". Dans les locaux de l'association lyonnaise Cabiria, qui mène, depuis 1993, un programme d'"action de santé communautaire avec les personnes prostituées", visant à prévenir notamment les risques de sida, la directrice, Martine Schutz-Samson, se rappelle encore de la panique de ce client, contraint, en attendant le résultat d'examens médicaux, d'utiliser des préservatifs, et qui était "angoissé comme pas permis à l'idée d'expliquer à sa femme qu'il fréquentait des prostituées". D'avoir à briser ce sacro-saint "secret des hommes" le terrifiait d'avance. Les choses ont "un peu changé, avec le sida", remarque la responsable de l'association, mais les pouvoirs publics "continuent d'hésiter à cibler les clients" et le rôle des prostituées, en matière de prévention, reste énorme.

Si des estimations existent, en France, concernant le nombre des prostitué(e)s de rue — entre quinze mille et trente mille, selon les sources —, en revanche, "personne ne peut dire quel est le nombre exact de clients", souligne Daniel Welzer-Lang. Ces Monsieur Tout-le-monde du commerce du sexe se recrutent, le plus souvent, dans la tranche d'âge des 30 à 39 ans et, socialement, parmi les hommes d'affaires ou les membres des professions libérales. C'est ce qui était apparu, du moins, dans l'enquête menée à Stockholm, au début des années 1980, par le professeur Sven-Axel Mansson. Les clients de la prostitution représentaient, à l'époque, moins de 5 % de la population masculine totale de la Suède, avait estimé le sociologue. Mais Stockholm n'est pas Paris. Contrairement à la Suède — seul pays au monde, où, depuis le 1er janvier 1999, "l'achat de services sexuels" est puni par la loi — la France tolère la prostitution, exception faite, très récemment, pour la prostitution des mineurs.

Cette attitude ne va pas sans contradictions : "Tandis que le client de la prostitution de rue est, depuis une quinzaine d'années, fréquemment discrédité, voire diabolisé, jamais l'amusement sexuel n'a été si banalisé", note Daniel Welzer-Lang, évoquant le succès des clubs échangistes, des sites pornos sur le Web, du Minitel et du téléphone roses. L'exemple de Strasbourg, où des habitants du quartier des Quinze se sont lancés dans une opération spectaculaire de "chasse" aux clients (Le Monde du 14 mai), confirme cette tendance et ses ambiguïtés. Ceux (et celles) que l'on stigmatise, ce sont ceux qui s'exposent dans l'espace public, arpentant les trottoirs ou traînant le long des boulevards : hier les prostitué(e)s, aujourd'hui les clients. Le nouveau commerce du sexe, que les technologies modernes rendent largement invisible et confidentiel, est pourtant en train de changer la donne. Le marché des corps passe à une autre échelle. Les "filles de joie" s'informatisent, les filières se mondialisent et les Eros Centers ont la cote, qui offrent le confort, l'hygiène et l'anonymat. Le roi-client est mort ? Vive le consommateur ! Le moderne amateur du commerce du sexe, cet acteur occulté du système prostitutionnel, a de belles nuits devant lui.

Catherine Simon

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 21.05.02