LE MONDE | 27.11.02 | 11h08

Violence à la télévision : le gouvernement ne reprend que partiellement le rapport Kriegel

M. Aillagon refuse que les films, les programmes de télévision et les jeux vidéos soient classifiés par une même commission. Les associations de familles ne sont pas satisfaites.

Le ministre de la culture et de la communication, Jean-Jacques Aillagon, a rendu publics, mardi 26 novembre, les choix du gouvernement qui font suite au rapport sur la violence à la télévision, remis par la commission présidée par la philosophe Blandine Kriegel, conseillère du président de la République pour les questions d'éthique et présidente du Haut conseil à l'intégration.

Le ministre n'a pas donné suite au point principal préconisé par la commission Kriegel, à savoir l'extension de la commission de classification des films à tous les supports.

L'idée de transformer la commission de classification des films, jugée trop "laxiste" par Mme Kriegel, visait notamment à rechercher une cohérence avec les télévisions, qui cofinancent, via les quotas de production, de nombreux films et les diffusent.

Si le ministre s'est dit "sensible à la proposition de la commission de faire évoluer les règles applicables aux vidéos et DVD" et aux "jeux vidéo", il estime "plus appropriée" de créer "une commission spécifique" et mandate la Direction du développement et des médias, qui dépend de Matignon, pour y réfléchir.

L'Union nationale des associations de familles (UNAF) (8 000 associations) s'inquiète de cette décision : "Nous restons donc face à un système très cloisonné, qui comprend des comités de visionnage des chaînes, la commission du ministère de l'intérieur pour les vidéos, la commission des producteurs de logiciels et jeux vidéo, et celle de la classification de films en salles, critique Jean-Pierre Quignaux, de l'UNAF, qui déplore le manque de "dialogue", "d'intelligence collective et de recherche partagée". Selon lui, "il y a de la duplicité et de l'hypocrisie" face aux intérêts économiques du cinéma qui jouent "en permanence en sous-main", car, "si la vie d'un film commence en salles, elle se poursuit à la télévision, sur les cassettes, et dans les produits dérivés".

RENFORCEMENT DU CSA

Le gouvernement n'adhère pas, non plus, à la proposition de la commission Kriegel de mettre fin aux quatre exceptions par an et par chaîne concernant les films interdits aux moins de douze ans, normalement interdits de diffusion avant 22 heures – "les seules exceptions existant", affirme-t-on au Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA). Le gouvernement "compte sur une démarche volontaire des chaînes" pour qu'elles retirent des plages horaires protégées les bandes annonces des films sous restriction.

Dans la mise en pratique des "propositions [du rapport] jugées positives" par le ministre (émissions éducatives, publication des chartes déontologiques des chaînes, création d'une commission de surveillance de la violence au sein du CSA), le gouvernement souhaite se rapprocher du CSA. "M. Aillagon semble avoir du mal à comprendre la séparation des rôles entre le législateur et une autorité indépendante", entendait-on, mardi, dans les couloirs de la Tour Mirabeau.

Quant à la signalétique des programmes télévisés, pas de changement prôné. Les codes mis en place depuis le 18 novembre d'abord sur les chaînes hertziennes, puis sur celles du câble et du satellite, pour l'ensemble des programmes, y compris les divertissements, seront donc maintenus.

La seule nouveauté, finalement, concerne le renforcement des pouvoirs de sanction du CSA, pour lequel le ministre a annoncé qu'il déposerait "prochainement (...) une mesure législative" afin de permettre à l'organe de contrôle de prononcer des sanctions pécuniaires. Une proposition de loi en ce sens a déjà été déposée le 7 novembre par le député Patrice Martin Lalande (UMP-Loir-et-Cher).

Une autre proposition de loi, déposée le 14 octobre par les députés UMP Yves Bur, Jérôme Rivière et Marie-Jo Zimmermann, examinée en décembre par l'Assemblée nationale, est aussi soutenue par M. Aillagon : elle prévoit de modifier l'article 15 de la loi du 20 septembre 86 et de donner un cadre légal au projet de double-cryptage en interdisant "les programmes comprenant des scènes de violence gratuite ou de pornographie", sauf s'ils sont protégés par un code.

Florence Amalou et Bénédicte Mathieu

La signalétique à la télévision hertzienne

Depuis le 18 novembre, les chaînes hertziennes ont l'obligation d'adopter la signalétique suivante. Les journaux télévisés en sont exemptés. Pour les films, la classification reprend celle décidée lors de la sortie en salles. Pour le reste des programmes, elle dépend de l'appréciation de la chaîne.

"– 10 ans": applicable à tous les programmes toute la journée.

"– 12 ans": interdiction de diffusion avant 22 heures. Le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) tolère la diffusion de quatre films de cette catégorie par an et par chaîne avant cette heure.

"– 16 ans": ces programmes doivent obligatoirement être diffusés après 22 h 30.

"– 18 ans": les films pornographiques sont interdits, sauf sur Canal+ entre minuit et 5 heures du matin.

Source : CSA .

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 28.11.02

 

***********************

Ciné, jeux, DVD : tout doit être contrôlé

Le rapport propose d'étendre les attributions de la commission de classification.

Par Ange-Dominique BOUZET

Libération, vendredi 15 novembre 2002

 

La commission de classification des films ne s'occupe aujourd'hui que des sorties en salle. Elle pourrait fusionner avec la Commission vidéo du ministère de l'Intérieur.

Trop laxiste, le système actuel de contrôle du cinéma? Blandine Kriegel ne s'est pas privée de le laisser entendre, dès le mois de juillet, dans une interview à la Croix : "Les critères de classification des films adoptés par le Centre national du cinéma sont purement scandaleux. Cette instance (...) est colonisée par les réalisateurs." Son rapport, moins frontal, reste dans cette ligne : il prône de réformer la Commission de classification des films tant sur le plan de sa composition que de son mode de fonctionnement... et de la fusionner avec la Commission vidéo du ministère de l'Intérieur pour contrôler tous les programmes (jeux compris) diffusés sur tous supports.

Actuellement, de fait, seuls les films destinés aux salles font l'objet d'un contrôle préalable : il leur faut un visa d'exploitation, accordé par le ministre de la Culture sur avis consultatif d'une commission siégeant au Centre national du cinéma (CNC). Cette Commission de classification ne peut plus imposer des coupes comme autrefois. Si elle refuse de décerner un visa "tous publics" (dont ont bénéficié 426 longs métrages en 2001), elle a le choix de prononcer une interdiction aux moins de 12 ans (62 cas en 2001), aux moins de 16 ans (14 cas), ou aux moins de 18 ans (1 cas, Polissons et galipettes, suite de sketches pornos du début du XXe siècle).

La commission peut également suggérer un classement X pour violence ou pornographie (vouant les films à des pénalités particulières et aux salles spécialisées, mais le X a disparu avec ces dernières). Enfin, elle peut prôner une interdiction totale, mesure tombée en désuétude (il n'y en a pas eu depuis 1980), que le rapport Kriegel propose "libéralement" de sup primer.

Etouffement. L'interdiction aux moins de 18 ans, elle, avait été supprimée des textes... jusqu'à l'affaire Baise-moi , en 2000, qui a révélé une contradiction juridique. Le visa "moins de 16 ans" du film de Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi avait en effet été attaqué devant le Conseil d'Etat comme étant "trop laxiste". Le conseil avait alors jugé que le film pouvait tomber sous le coup du code pénal, dont l'article 227-24 sanctionne depuis 1994 tout "message à caractère violent ou pornographique susceptible d'être vu ou perçu par un mineur" . Il avait donc annulé le visa "moins de 16 ans" et préconisé un visa X, le seul "valant" complètement interdiction aux mineurs... en vouant le film à l'étouffement. C'est donc, paradoxalement, pour permettre à certains films d'auteurs d'exister qu'on a réintroduit l'interdiction simple aux moins de 18 ans. La commission doit toutefois la prononcer à la majorité des deux tiers.

Cette règle, que le rapport Kriegel veut supprimer au profit d'une majorité simple, verrouille actuellement les dérives vers une censure trop sévère. Présidée par un conseiller d'Etat, Francis Delon, la commission veille en effet à protéger l'enfance mais sans se référer à des critères figés. La part des discussions est importante au sein de l'instance, dont la composition est soigneusement dosée. Les professionnels du cinéma (tous métiers confondus) y disposent de 8 sièges sur 26. Autres membres : 5 représentants des ministères (Justice, Education nationale, Intérieur, Affaires sociales et Jeunesse), 1 représentant du CSA, 2 représentants de l'Union nationale des associations familiales et de l'Association des maires de France, plus 4 représentants des "jeunes de 18 à 25 ans" ainsi que 4 experts qualifiés dans le domaine de la protection de la jeunesse (choisis par les ministères) et 1 membre au titre du Défenseur des enfants. Le rapport Kriegel préconise de renforcer le nombre des "représentants du droit des enfants" (médecins, psy, éducateurs), et d'y ajouter des "diffuseurs".

Marché vidéo. Le rapport envisage enfin la fusion de la Commission films (qui visionne systématiquement et a priori) et la Commission vidéo du ministère de l'Intérieur, qui n'est pour le moment saisie que de cas particuliers a posteriori. Le tout aboutirait à un contrôle extensif des programmes qui paraît peu réaliste. Selon le rapport, la France "ne classerait que 20 % des films" . Or, il n'y a guère en France, pour le représentant du Syndicat des éditions vidéo, de films qui sortent en cassettes sans être sortis en salles (hors porno). Restent, évidemment, les fictions TV, les jeux... Une masse considérable de programmes, mal évaluée : les 80 % mentionnés par le rapport ? Mais pourquoi pas 90 % ? ou 99 % ? Le contrôle "à la Kriegel" aurait en tout cas une vertu : encourager l'emploi de... visionneurs de films, vidéos, programmes, etc. Dommage que ce soit du boulot dans la censure !

 

********************

La commission présidée par la philosophe Blandine Kriegel a rendu public hier son rapport sur la violence à la télé.

La censure se profile sur le petit écran

Au programme: réforme de la classification des films et interdiction de la violence à la télé avant 22 h 30.

Par Raphaël GARRIGOS

Libération, vendredi 15 novembre 2002

"Entre le principe de liberté de création et les droits de l'enfant, on choisit clairement l'enfant." Le ministre délégué à la Famille

Dans la salle d'attente du médecin de famille, à côté de l'affiche de prévention des caries, figurera-t-il bientôt un poster informant les patients de "la dangerosité de la télé" pour les enfants ? C'est l'une des recommandations du rapport sur la violence à la télévision rédigé par Blandine Kriegel. La philosophe, par ailleurs conseiller à l'Elysée, avait pour mission "d'évaluer, d'analyser et de faire des propositions sur la question de la représentation de la violence et son impact sur notre société", a rappelé le ministre de la Culture et de la Communication, Jean-Jacques Aillagon, qui avait commandé cette étude début juin et qui rendait hier ses conclusions publiques.

"Bouc émissaire." D'abord, le constat. Etudes (toutes réalisées hors de France) à l'appui, la commission réunie par la philosophe (36 personnalités issues des médias, de l'université, de la médecine et du droit) "s'est accordée à reconnaître un effet net de l'impact de la diffusion de spectacles violents sur le comportement des plus jeunes". Par spectacle violent, indique le rapport, il faut comprendre la représentation d'une "force déréglée qui porte atteinte à l'intégrité physique ou psychique pour mettre en cause dans un but de domination ou de destruction l'humanité de l'individu". Accusée à titre principal, la télé, bien sûr, même si elle ne doit pas être "le bouc émissaire de tous les maux de la société", s'est défendu Aillagon un peu embarrassé.

Ensuite, les recommandations. Le rapport préconise tout d'abord de réformer la Commission de classification des films et d'étendre son champ d'action aux cassettes vidéo, aux DVD, aux jeux vidéo et "progressivement" à l'Internet. Une réforme qui pourrait aboutir à une pression beaucoup plus forte qu'aujourd'hui sur les films (lire page 4). Deuxième suggestion de Kriegel : elle recommande non pas d'interdire le porno à la télé, mais de renforcer le double cryptage des films pornographiques. Une mesure qui fait déjà l'objet d'une proposition de loi UMP, qui sera examinée le 10 décembre. Et que le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA), histoire de faire oublier sa piteuse croisade pour l'interdiction du X à la télé (lire page 3), travaille déjà à mettre en place avec les chaînes concernées. Le rapport propose aussi de rendre plus difficile l'accès au porno : si ses conclusions sont suivies d'effet, il faudra demander expressément à recevoir les films pornos lorsqu'on s'abonne à un bouquet câble ou satellite.

"Droits de l'enfant." La commission Kriegel réclame aussi que les programmes relevant de la catégorie 5 - particulièrement violents ou pornographiques - soient proscrits des antennes entre 7 heures et 22 h 30. Une mesure en apparence spectaculaire, mais qui... existe déjà ! (lire ci-dessous). La philosophe demande encore une extension des missions du CSA afin qu'il puisse infliger plus facilement des sanctions pécuniaires aux chaînes coupables d'infraction à cette règle, ainsi que la création, au sein du conseil, d'une commission chargée de veiller à "la disparition de toute transgression".

Le rapport Kriegel s'accompagne également d'un volet éducatif comprenant la création d'émissions "de promotion d'une culture de respect d'autrui" ainsi qu'un vrai apprentissage de "la lecture critique de l'image".

Aillagon s'est bien gardé hier d'accepter l'ensemble des propositions de la commission Kriegel, se contentant d'approuver "le choix de la concertation plutôt qu'une interdiction brutale". Le rapport a en revanche plu au ministre délégué à la Famille, Christian Jacob, satisfait qu'"entre le principe de liberté de création et les droits de l'enfant, on choisisse clairement l'enfant" . Même approbation chez l'Alliance pour les droits de la vie, association catholique intégriste, et chez Christine Boutin qui a salué "le travail et le courage" de Kriegel tout en regrettant qu'elle n'ait pas préconisé l'interdiction du porno.

 

******************

 

Blandine Kriegel, 58 ans, philosophe.

Revendique sa rupture avec la gauche.

A remis son rapport au gouvernement sur la violence à la télévision.

Droite

Par Pascale NIVELLE

Libération, vendredi 15 novembre 2002

 

Blandine Kriegel en 11 dates

1er décembre 1943

Naissance à Neuilly-sur-Seine.

1967

Adhésion, pour deux ans à l'UJCML (Union des jeunesses communistes marxistes- léninistes).

1968

Agrégation, professeur de philosophie au lycée d'Amiens.

1970

Naissance de Lamiel. Rupture avec les partis politiques.

1978

Attachée de recherches au CNRS.

1979

Parution de "l'Etat et les esclaves".

1983

Maître de conférences à l'Institut d'études politiques de Paris.

1994

Professeur de politique à Paris X-Nanterre.

1998

Parution de "Philosophie de la république".

31 juillet 2002

Chargée de mission (droits civiques et éthiques) auprès de Jacques Chirac.

Octobre 2002

Présidente du Haut Conseil à l'intégration.

Blandine Kriegel, philosophe, "quintessence de l'intellectuelle de gauche", est aujourd'hui conseillère de Jacques Chirac. Cela "pose un vrai problème" à ses amis de jeunesse. "Celui des rapports exécrables entre les intellectuels et les dirigeants socialistes", explique un vieux compagnon des années mao : " Elle a passé trente ans à poursuivre les socialistes avec ses théories sur l'intégration et l'Etat de droit. Ils ne l'ont pas écoutée. C'est l'histoire d'une immense déception."

Chez cette petite dame blonde, raffinée, chaleureuse et très déterminée, la rupture est consommée, et revendiquée. Chirac, affirme-t-elle, est "un grand homme d'Etat qui réfléchit sur la France et les difficultés de la République".

Elle, qui fut l'assistante de Michel Foucault au Collège de France, et l'auteur d'une somme érudite sur la République, s'emballe pour le grand Jacques. Et dans la foulée pour Raffarin, Sarkozy, Fillon... "Tout ce qu'ils disent et font me convient." Pas de précautions oratoires, pas d'inhibition. C'est son côté Lauren Bacall, star passionnée et émancipée, dont elle s'est approprié la devise : "By myself". Car rien ne semble contrarier sa volonté.

Elle avance. A coup de ruptures, avec le marxisme, le gauchisme, la gauche. Et surtout de travail solitaire intense, chaque jour, de l'aube au crépuscule. Les 35 heures, "disqualification du travail par la gauche", lui ont été pénibles, presque une atteinte aux droits de l'homme. Pour cette adepte de l'effort, du mérite, le labeur est une drogue. Avant de produire son oeuvre savante, philosophique autant qu'historique, elle a hanté pendant des années la Bibliothèque nationale, à la recherche des fondements de l'Etat de droit. "Seule, alors, entourée d'un moine et d'une soeur en cornette."

Elle vient de boucler un rapport sur la violence à la télévision pour Jean-Jacques Aillagon, et prépare sa mission de présidente, nommée par Chirac, au Haut Conseil à l'intégration. La voilà dans l'action, prête aux travaux pratiques, enfin reconnue, à 58 ans, sur la scène publique. "Nous allons honorer ceux qui ont bien mérité de la République, explique-t-elle, et ne plus se coucher devant ceux qui transgressent les lois." A droite toute, mais dans son droit fil personnel. L'Etat de droit, victoire de la loi sur le tout social, est son idée fixe. Depuis longtemps.

Au bout du chemin, pour Blandine Kriegel, il y a donc Chirac. Tel qu'elle le voit. Pas l'attrape-tout, mais le communiste repenti, héritier du gaullisme, de la Résistance. La corde est sensible, pour la fille du grand résistant communiste Maurice Kriegel-Valrimont, député en rupture de ban avec le Parti dès les années cinquante, destitué de toute fonction en 1956. "Enfant, raconte-t-elle, j'ai assisté à ce caractère sombre, terrible, du communisme. Quelque chose qui déchirait les adultes plutôt qu'elle ne leur faisait du bien." Elle étouffe son émotion, au souvenir du transfert des cendres d'André Malraux au Panthéon : "J'ai entendu le Chant des partisans et je me suis dit, c'est ça la France." "Maintenant que Chirac est très intéressé par les intellectuels de gauche, c'est peut-être son heure, juge un élu socialiste. Elle se voit conseillère du prince. Mais elle n'est pas lucide sur le personnage et sa politique."

Pour son ami René Frydman, ancien comme elle de l'UEC, Union des étudiants communistes, "Blandine ne peut s'engager que totalement, elle ne trahit rien. C'est le monde qui a changé". Elle, elle s'étonne presque naïvement. Elle croyait son parcours précurseur, pensait que "toute la gauche suivrait". Mais elle reste "atypique", selon l'historien Daniel Lindenberg, qui ne la classe pas parmi les Nouveaux Réactionnaires, têtes de turc de son dernier livre (1) : "Elle n'avance pas masquée. Pour s'engager clairement au RPR, à l'UMP, je ne vois qu'elle et Alexandre Adler."

L'historien journaliste Alexandre Adler et la philosophe Blandine Kriegel habitent la même planète du "centre gauche" . Et dans le même bel appartement du Marais parisien, puisqu'ils sont mari et femme. Lui médiatique, exposé, imposant, et, depuis quelques jours, figure éditoriale du Figaro. Elle, plus discrète, menue. Pas d'entrisme, chez eux, qui préfèrent la grande porte. Ils ont ouvertement voté Chirac dès 1995, séduits par Philippe Séguin et la fracture sociale. La fadeur du premier septennat ne les a pas découragés, et la cohabitation a consacré leur rupture avec la gauche : "Le malheur des temps oblige à siéger à droite", explique Alexandre Adler "Mais nous ne sommes pas des gens de droite. Nous ne supportons plus la gauche actuelle". Elle dit plus sèchement : "J'ai décroché de la gauche parce que la gauche a décroché de la République."

La République, unique objet de sa pensée. Les Kriegel étaient juifs, laïques, éclairés et progressistes, bourgeois établis en Alsace depuis trois générations, "pas le Yiddishland", explique Blandine. Il y avait donc le père, Maurice, juriste puis député communiste. Et la tante, Annie, stalinienne avant de devenir une impitoyable épuratrice dans les colonnes du Figaro. Deux figures importantes au panthéon personnel de Blandine, même si elle rechigne au déterminisme généalogique : "Je suis ce que je suis".

A l'arbre maternel, étaient accrochés des blasons de petite noblesse et des portraits d'ancêtres bonapartistes et dreyfusards. "Une famille très française", dit Blandine Kriegel. Où dînaient Louis Aragon et Elsa Triolet. Où l'on inscrivait les enfants aux Petits Vaillants des jeunesses communistes. "Où la politique était une religion" , ajoute Alexandre Adler. La petite fille se réfugiait dans la littérature française du XIXe siècle. A douze ans, elle avait lu les oeuvres complètes de Hugo. Puis elle est devenue "une stendhalienne idolâtre", se promettant, à quinze ans, d'avoir un jour une fille nommée Lamiel, double féminin de Julien Sorel. "La littérature, dit-elle, a été pour moi la clé du problème familial", cette douloureuse, interminable rupture de la génération précédente avec le parti.

Plus tard, elle tente une première année de médecine, c'est l'époque de l'UEC, proche du PC italien. Elle avait vingt ans, était très jolie, très sérieuse aussi : "C'était un peu notre égérie", se souvient le médecin René Frydman. Puis c'est la philo, "alcool violent, aliment de l'esprit". Elle passe mai 68 "comme tout le monde" , l'année de son agrégation et d'un ralliement à l'UJCML, pépinière des futurs maos. A la naissance de sa fille Lamiel, en 70, elle rompt avec tout parti politique, "j'avais compris que la révolution est une impasse". Et entre à la Bibliothèque nationale, "comme en religion, pour consacrer ma vie à l'histoire de la République démocratique". "Elle a trouvé dans les bibliothèques une formidable protection contre la méchanceté du monde", commente Adler. Elle en sort en 1979, avec un livre qui consacre sa rupture définitive avec le marxisme, l'Etat et les esclaves.

D'autres ouvrages ont suivi. Qui attendent toujours de servir l'Etat. Toute sa vie, Blandine Kriegel en a rêvé : "Pas comme une militante, mais comme un chercheur, une artiste.".

 

(1) Le Rappel à l'ordre, Seuil.

 

****************

Scénario catastrophe pour les cinéastes

La profession se sent visée et s'inquiète pour ses débouchés

Par Ange-Dominique BOUZET

Libération, vendredi 15 novembre 2002

 

"Blandine Kriegel a été mandatée pour un rapport sur la violence à la télévision et elle s'en prend au cinéma en sortant une réforme de la censure tous azimuts." Hervé Bérard, réalisateur

"O n s'attendait à quelque chose de grave, mais des atteintes pareilles à la liberté de création, on ne va pas les laisser passer en quelques phrases : ça mérite qu'on prenne le temps d'une analyse et d'une réplique concertée !" Hier, à l'unisson de Pascal Rogard, délégué général des Auteurs réalisateurs producteurs (ARP), l'indignation était unanime dans les milieux du cinéma, de la Société des réalisateurs de films (SRF) au Syndicat des producteurs indépendants (SPI). La colère était d'autant plus violente que certains d'entre eux (et non des moindres, en l'occurrence la SRF) affirment n'avoir jamais été entendus par la commission Kriegel (qui dit, elle, avoir consulté les réalisateurs). Et que la plupart n'avaient pas eu non plus communication du texte final du rapport rendu public hier : alertés d'abord par les dépêches de l'Agence France-Presse, ils n'en prenaient progressivement connaissance que dans l'après-midi.

"Exemples faussés." "Je suis fou furieux" , écumait hier Hervé Bérard, réalisateur de la SRF, membre de la Commission de classification des films du Centre national du cinéma (CNC), et spécialiste des questions de censure. "J'ai vu les choses venir. Blandine Kriegel a été mandatée pour un rapport sur la violence à la télévision et elle s'en prend au cinéma en sortant une réforme de la censure tous azimuts, au détriment des créateurs et des spectateurs ! Elle appuie son offensive sur des affirmations gratuites et des exemples faussés. Elle dit qu'en France "15 % seulement des films font l'objet de restriction de classification contre 85 % en Grande Bretagne", mais elle oublie de dire que les Britanniques veulent justement alléger leur censure. Et qu'en Espagne, en revanche, il y a des classifications mais seulement "informatives". Blandine Kriegel regrette que la France se contente d'interdire aux moins de 12 ans des films que "nos voisins interdisent aux moins de 15 ans". Là aussi, c'est au cas anglais qu'elle se réfère, mais ce qu'elle ne précise pas c'est que, en Angleterre, la liste des films interdits aux moins de 15 ans inclut Beaumarchais, le Bonheur est dans le pré, le Hussard sur le toit et Ridicule ! Et que si, actuellement, en France, on leur met un visa "moins de 16 ans", ils ne sont plus passables à la télévision avant 22 h 30 !"

Partant de la violence à la télévision, le rapport Kriegel a effectivement explosé les frontières de sa mission : englobant dans ses objectifs le contrôle de la pornographie (assimilée à "une forme particulière de la violence "), inventant un nouveau critère de définition de la violence (et non de sa représentation) et concoctant une réforme complète de la classification des films sur tous les supports (lire ci-dessus). De quoi frapper de stupeur la profession cinématographique, qui, il y a quelques jours, commençait seulement à s'alarmer de rumeurs annonçant l'exclusion des films interdits aux moins de 12 ans du créneau 20 h 30 à la télévision.

Coproductions. Une menace déjà grave pour le cinéma. Car les chaînes ne coproduisent les films que pour pouvoir les passer en prime time . Or, l'interdiction aux moins de 12 ans, qui se fait sur des critères flous, n'est jamais totalement à exclure dans le cas d'un film d'auteur. D'où un risque d'assèchement financier à la source pour les réalisateurs. Aujourd'hui, le rapport va un cran plus loin : il veut renforcer l'influence des "défenseurs de l'enfance" dans la Commission de contrôle des films. La menace sous-jacente : une aggravation des restrictions de programmation (les visas moins de 12 ans pouvant se transformer en moins de 16 ans, etc.) pour tous les supports, y compris les salles. De quoi menacer l'économie entière du cinéma français en bouleversant toute sa filière de rentabilisation....

 

*******************

 

LE MONDE | 14.11.02 | 13h15

• MIS A JOUR LE 15.11.02 | 12h00

Le rapport Kriegel veut bannir la violence de la télévision

* Présidée par la philosophe Blandine Kriegel, la mission sur la violence à la télévision a rendu son rapport au ministre de la culture et de la communication Jean-Jacques Aillagon. Cette mission "d'évaluation, d'analyse et de propositions", mise en place en juin, conclut qu'il existe "un effet net de l'impact de la diffusion de spectacles violents sur le comportement des plus jeunes". Ses propositions s'appuient sur une définition de la violence : "La force déréglée qui porte atteinte à l'intégrité physique ou psychique pour mettre en cause, dans un but de domination ou de destruction, l'humanité de l'individu." La principale recommandation est l'interdiction absolue de diffusion des "programmes violents ou pornographiques dans des tranches horaires susceptibles d'être regardées par les enfants, de 6 h 30 à 22 h 30". Document : le rapport de Blandine Kriegel

Il existe " un effet net de l'impact de la diffusion de spectacles violents sur le comportement des plus jeunes" ; "la responsabilité de la télévision avait été présumée, personne aujourd'hui ne peut plus prétendre l'ignorer" . C'est en ces termes que la philosophe Blandine Kriegel devait présenter, jeudi 14 novembre, soit deux jours après la dernière réunion de la commission "violence à la télévision" qu'elle préside, ses recommandations à Jean-Jacques Aillagon, ministre de la culture et de la communication.

A la suite d'une montée en puissance du débat public sur la question de la responsabilité de la télévision face à la violence de la société, le ministre a demandé à Mme Kriegel, aujourd'hui conseillère du président de la République sur les questions d'éthique, d'évaluer la place que les représentations violentes occupent "effectivement" à la télévision, d'analyser leurs effets sur la sensibilité et le comportement du public et de proposer des actions.

"La dérive de la violence dans notre société républicaine démocratique particulièrement attachée à la liberté est un phénomène dont nous avons lentement et récemment pris conscience. Que nous est-il arrivé ?", résume la présidente de la Commission dans un rapport d'une centaine de pages qui fait la synthèse des réunions et débats ayant rassemblé, depuis l'été, 36 personnalités venues du monde des médias, de l'Université, de la médecine et du droit.

Premier constat. "Il existe des effets -de la violence à la télévision- sur les enfants mais aussi sur les jeunes adultes", lit-on dans le rapport. Parmi eux : la baisse de l'inhibition et de la culpabilité, l'acquisition de stéréotypes, l'excitation, l'imitation pure et simple. "L'effet est net, proportionnel au temps passé devant l'écran", écrit le rapport qui conclut "à l'existence d'un pouvoir et d'un danger de la violence télévisée"

Or en matière de contrôle, la France "accuse un retard par rapport à ses voisins européens dans la mise en place d'instruments de régulation efficaces" . Notre pays serait beaucoup plus "libéral". Un exemple : entre 1997 et 2000, la commission française de classification des films a accordé 62 visas "tous publics" quand le Royaume-Uni n'en accordait que 29, les Pays-Bas 22 et l'Allemagne 16, sur 102 mêmes films présentés. Or cette appréciation conditionne, après la sortie en salles, l'évaluation qui est faite de ces mêmes films par les chaînes de télévisions qui doivent, depuis 1996, apposer une signalétique censée avertir les téléspectateurs. Jugée peu compréhensible, celle-ci devrait être étendue et corrigée dans sa forme à partir du 18 novembre (Le Monde du 28 mai).

Mme Kriegel propose de renforcer le caractère absolu de l'interdiction - qui existe en théorie depuis 1989 - de diffuser des images violentes entre 6 h 30 et 22 h 30. Dans une logique éducative, une signalétique positive pourrait être mise en place afin de promouvoir les émissions qui mettent en valeur le respect d'autrui et le dépassement de la violence. "La loi et le règlement ne sont pas les seuls modes de régulation de l'espace audiovisuel" , estime Mme Kriegel qui demande, pour seule recommandation législative, de modifier l'écriture de l'article 227-4 du code de procédure pénal de façon à le doter "d'une incrimination plus étroite donc plus raisonnable et plus applicable".

"PACTE DE LIBERTÉ"

Plus généralement, il est proposé au gouvernement de soutenir "un pacte de liberté et de responsabilité" qui lie "l'Etat, les réalisateurs, les diffuseurs, les familles et les éducateurs". Pas question donc d'interdire simplement la pornographie, la Commission veut "un programme élargi de mise hors de portée des enfants des spectacles violents". Autour d'une définition cohérente de la violence : "La force déréglée qui porte atteinte à l'intégrité physique ou psychique pour mettre en cause dans un but de domination ou de destruction l'humanité de l'individu." La commission estime qu'un même critère d'évaluation doit servir à la mise en place d'un système cohérent de classification des images, quel que soit leur type de diffusion (télévision, DVD, Internet, les K7, les films en salles), avec pour principe prévalent, celui de la protection des enfants.

Pour atteindre ce résultat, la Commission estime qu'il faut réorganiser la Commission de classification des films qui dépend de la rue de Valois. Faciliter sa saisine à tous les supports, élargir sa composition.

La pornographie devrait être mise hors de portée des enfants par le double cryptage - il faut à chaque visionnage entrer un code personnalisé —, et séparer les chaînes qui diffusent ces programmes de l'offre commerciale classique. Par ailleurs, les bandes-annonces qui vantent les films violents pendant les " horaires protégés" (6 h 30-22 h 30) doivent être " prohibés ". La tolérance accordée aux opérateurs par le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) - ils sont autorisés à diffuser 4 films interdits aux moins de 12 ans à 20 h 30 par an —, ne serait plus accordée : "Les programmes violents ou pornographiques ne doivent en aucun cas être diffusés dans les tranches horaires susceptibles d'être regardés par les enfants", recommande Mme Kriegel qui veut renforcer les missions du CSA. L'autorité pourrait décider des sanctions pécuniaires et devrait se doter d'" une commission d'évaluation de la dérive violente".

Enfin Mme Kriegel, demande aux chaînes de faire connaître publiquement leur charte déontologique, de calquer leur signalétique anti-violence sur celle de la future commission de classification et de se doter de comités de contact permettant des échanges avec les associations, les familles, et les auteurs.

Reste au ministre à se prononcer. Dans l'entourage de M. Aillagon, on expliquait jeudi matin qu'"entre un rapport et l'appréciation de son commanditaire, il y a l'espace de la réflexion".

Florence Amalou

*********

Une mission éclectique

La mission sur la violence à la télévision a été confiée à la philosophe Blandine Kriegel, le 6 juin 2002, par le ministre de la culture et de la communication, Jean-Jacques Aillagon. Cette mission " d'évaluation, d'analyse et de proposition " doit déterminer la part de responsabilité de la télévision dans la recrudescence de la violence dans la société, et suggérer d'éventuels aménagements de la législation.

Une quarantaine de personnalités réparties en trois grandes familles, à parité d'hommes et de femmes, composent la commission. Elle comprend des professeurs, des chercheurs et des juristes, dont Jean Bauberot, président de l'Ecole pratique des hautes études, et l'avocat Daniel Soulez-Larivière ; des représentants des médias, tels Jean-Claude Guillebaud, journaliste au Nouvel Observateur, ou Hervé Chabalier, le fondateur de l'agence Capa ; des psychanalystes et des pédiatres comme Julien Cohen-Solal ; la directrice de l'école de cinéma FEMIS, Carole Desbarats, et Hélène Fatou, membre du CSA.

La mission a auditionné des représentants de toutes les professions impliquées dans la télévision, et travaillé en étroite concertation avec le CSA et les chaînes de télévision.

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 15.11.02