Journal of the american psychoanalytic association, n° 22, 1974, pages 459 à 485

 

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LES PROBLÈMES DE L’INTERPRÉTATION LA PSYCHOLOGIE FÉMININE CHEZ FREUD

Dr. Roy Schafer

 

La psychologie du Moi a établi comme objet pertinent de la recherche psychanalytique l’individu complet se développant et vivant dans un monde complexe. [...] Nous observons que tous les aspects du développement sont profondément influencés par l’apprentissage dans un contexte de relations d’objet qui est, d’une part, de nature biologique et biologiquement programmée, et d’autre part culturellement modelé et historiquement conditionné. Nous insistons sur les dangers aussi bien clinique que théorique de l’interprétation psychanalytique constituée par des réductions simples et immédiates à la dynamique infantile.

Sur cette base, la psychologie du Moi a contribué à établir des échanges vivants et réciproques entre la psychanalyse et la biologie moderne, la psychologie, l’anthropologie, l’histoire, la linguistique, la philosophie, l’esthétique et d’autres disciplines. Progressant avec une prudence justifiée, la psychanalyse évolue dans l’histoire des idées, dont elle représente, bien sûr, une part significative. Et à l’intérieur de l’histoire des idées, tôt ou tard, il advient que l’on trouve que les certitudes bien établies nécessitent une reconceptualisation ou un remplacement par de nouvelles interrogations pour repartir de questions différentes et éventuellement mieux posées.

En conséquence, les psychanalystes qui apprécient réellement et à sa juste valeur la psychologie du Moi ne dédaigneront pas le grand débat actuel sur la fabrication, la déformation et l’exploitation de la femme dans notre société. Dans

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ce débat, les propositions fondamentales de Freud sur le développement psychologique sont contestées de toutes parts, tandis que l’entreprise psychanalytique toute entière est largement discréditée en tant que fille et maintenant servante de l’ordre social patriarcal. Interpréter simplement ces critiques comme des rationalisations militantes de l’envie de pénis déployées par des femelles névrosées et leurs supporters mâles est un exemple flagrant d’approche réductrice et d’isolationnisme intellectuel et c’est l’équivalent du mépris de ce débat, qui, remarquons-le, relève du développement paraît-il distordu de l’homme comme de la femme. Nous devrions nous préparer à repenser le concept aussi bien que le rôle de l’envie de pénis dans le développement des femmes. Cela nous pouvons le faire sans écarter ou minimiser nos nombreuses découvertes sur son importance psychologique.

Mon propos portera ici sur quelques problèmes dans les principes théoriques de Freud à propos du caractère et du développement féminins. Ces principes traitent de conflits typiques et de tentatives rationnelles et irrationnelles de résoudre les conflits. Ils ont, bien sûr une inestimable valeur à la fois pour la compréhension des types de développement féminin et, à travers la psychanalyse clinique, par le grand soulagement de troubles neurologiques qu’ils permettent d’apporter à des cas isolés. Mais il y a des problèmes et ma stratégie pour les résoudre est de m’intéresser au type de théorie que Freud utilise dans cette articulation. J’examinerai la logique interne et la cohérence de ses idées ; je tenterai de mettre en évidence les présupposés qui sont intervenus dans l’élaboration de la théorie, les évidences empiriques dont elle relève, et les règles par lesquelles cette évidence fut établie et, en outre, je tenterai d’identifier la confusion entre ces trois caractéristiques de la théorie. Ce sont les caractéristiques de la théorie et les confusions qui déterminent ce qui sera authentifié comme un fait, comment les faits seront reliés entre eux, et si et où il y aura une erreur sur les faits et un échec à leur attribuer un sens.

Il est légitime de commencer par limiter la discussion à Freud seul. Une raison d’agir ainsi est que beaucoup des critiques courantes sont dirigées spécifiquement contre Freud et s’appuient lourdement sur des citations paraît-il représentatives de ses écrits. Une autre raison est la suivante : bien que beaucoup des avancées techniques et théoriques majeures postérieures à Freud aient été réalisées par ses héritiers en psychanalyse, ses hypothèses de base, réellement son

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mode fondamental de pensée, sont encore très présentes dans notre psychanalyse moderne. En conséquence, on peut se focaliser sur Freud sans être anachronique. Dans le même temps, on doit garder à l’esprit qu’au fil des ans Freud modifia beaucoup de ses idées. Nous devons en conséquence nous demander s’il modifia sa conception de la psychologie féminine.

Il semble qu’il le fit. Il ne fit pas que souligner combien il avait finalement peu compris de la réalité du développement féminin (1931, 1933) ; il commença en outre à souligner au fur et à mesure des vicissitudes de l’envie de pénis, l’influence majeure et continuelle de l’actif attachement préœdipien de la fille à la mère. Mais Freud n’est somme toute pas conséquent lorsqu’il réalise cet aménagement à sa théorie, pour, dans ses discussions finales sur le sujet (1937, 1940) revenir pratiquement à son point de vue le plus ancien, le plus simpliste et le plus patriarcal (1923b, 1925). Pour le dire clairement, c’est le point de vue selon lequel le développement féminin apparaît à la fois comme de deuxième choix et médiocre – de second choix dans l’expérience de la fille et de la femme et médiocre dans le jugement du porte-parole patriarcal de la civilisation dans son ensemble. Freud ne développa ni ne consolida jamais de changement fondamental dans son estime. De ce fait découlent beaucoup des problèmes de sa psychologie des femmes.

Je vais examiner quelques problèmes à la fois majeurs et représentatifs sous trois intitulés : Le problème de la morale et de l’impartialité féminines, Le problème de la négligence du développement préphallique et Le problème de la terminologie. Ces trois sections correspondent simplement à ce à quoi mes analyses du matériel ont aboutit, elles ne suggèrent aucun plan critique cohérent et éprouvé.

Le problème de la morale et de l’impartialité féminines

Quel sens, s’il en est un, Freud peut-il bien avoir donné au caractère moins moral que chez l’homme qu’il attribue à la femme ? Examinons ce qu’il en dit :

 

…Pour les femmes le niveau de ce qui est moralement normal est autre que ce qu’il est chez l’homme. Leur Surmoi ne sera jamais si inexorable, si impersonnel, si indépendant de ses origines affectives que ce que nous exigeons de l’homme. […] Le fait que [la femme] fait preuve d’un moindre sentiment de la justice que l’homme, d’un penchant moindre à se soumettre aux grandes nécessités de l’existence, qu’elle se laisse plus souvent que lui guider dans ses décisions par ses sentiments de tendresse et d’hostilité, la modification de la formation du Surmoi, dont nous venons

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de montrer d’où elle dérive, en est une raison suffisante.[La vie sexuelle, p.131]

 

Freud était bien conscient que beaucoup ou même la plupart des hommes manifestent de sérieuses déficiences par rapport la rectitude morale conventionnelle. Il observait cela dans leur vie personnelle : pensons aux hommes dans le cas Dora (1905a). Il observait cela dans leur vie professionnelle : considérons la scandaleuse manière dont il fut traité par ses collègues en médecine et en psychiatrie. Et il observa cela dans la vie des hommes comme citoyens : souvenons-nous de ses remarques sur la première guerre mondiale (1915b). Plus d’une fois il exprima clairement son peu d’estime pour la moralité de la plupart des personnes dans le monde qui lui était connu. En conséquence, dans sa généralisation sur la morale féminine, il ne pourrait pas avoir voulu dire la plupart des hommes, ou du moins pas dans ce sens d’un monde moral.

À cet égard, il semble se référer à une certaine qualité de rigidité morale caractérisant les hommes plus que les femmes. Le maintient moral des hommes lui semble beaucoup moins facilement influencé par l’appel émotionnel

 

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Le problème de la négligence du développement préphallique

C’est le problème que Freud créa en tentant d’expliquer les caractéristiques de la personnalité féminine principalement en fonction du stade génital. Il est nécessaire de poser ce problème dans une perspective théorique avant d’en venir au problème lui-même. Par conséquent, je vais d’abord examiner quelques peu en détail certains traits généraux de la théorisation de Freud qui semblent justifier qu’il ait autant fondé sa théorie du développement psychosexuel sur des facteurs anatomiques génitaux.

Le problème de la négligence du développement préphallique fut introduit dans la théorisation freudienne, et donc sa vision comparative des hommes et des femmes, par son adhésion à un modèle biologique,

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évolutionniste, pour sa psychologie (Shafer, 1970). Ce modèle nécessite une vision téléologique de la propagation de l’espèce (voir, E.G., Freud, 1933, p. 131). C’est à dire qu’il implique l’hypothèse que les être humains individuels sont destinés à être des liens dans une chaîne de survie. Cette hypothèse implique nécessairement l’idée d’une sexualité génitale au point culminant du développement psychosexuel, et cette idée, à son tour, implique nécessairement que toute autre chose est un obstacle au développement et doit ainsi être, par quelque effet du soi-disant ordre naturel des choses, contre nature, déficiente, ou anormale. En conséquence, les plaisirs prégénitaux, ne débouchant pas sur la procréation, appartiennent au mieux aux préludes de la vie sexuelle adulte, autrement ils sont une perversion. Et l’homosexualité, étant également stérile, ne doit pas être considérée comme une alternative à la génitalité hétérosexuelle, mais comme une soi-disant inversion. On observe dans cet ordre d’idées tout entier l’action d’un système de valeurs évolutionniste implicite mais puissant. D’après ce système de valeurs, la nature a son plan de procréation, et il est meilleur pour la population d’être " naturel " et de ne pas défier " l’ordre naturel. " Les propositions ne sont pas neutres.

C’est ici l’une des grandes ironies de l’histoire de la psychanalyse : même après que Freud ait renoncé à l’idée d’un instinct de conservation et ait d’une manière générale cessé de mettre l’accent sur ses idées à propos des pulsions sexuelles très spécifiques, il continua à suivre cette ligne de pensée et d’appréciation, et ce faisant, il contredit ses observations et conclusions cliniques majeures.

 

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Le problème de la terminologie

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Dernières remarques

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Résumé

Bien qu’elles s’appuient sur de grands succès et sur des découvertes cliniques et théoriques importantes, les idées de Freud sur le développement et les caractéristiques psychologiques des filles et des femmes contiennent des erreurs significatives dues à l’influence de la tradition patriarcale et des valeurs évolutionnistes. Cette influence est évidente dans certaines présuppositions douteuses, erreurs de logique et inconsistances, insuffisances dans l’intensité de l’investigation, sous-estimations de certaines variables développementales, et confusions entre observations, définitions et valeurs personnelles. À travers trois sections - Le problème de la morale et de l’impartialité féminines, Le problème de la négligence du développement préphallique et Le problème de la terminologie - j’examine les principes freudiens concernant le développement du Moi et du Surmoi chez le garçon et la fille, l’envie de pénis, la programmation biologique de la procréation, le rôle de la mère, la relation fatidique mâle-viril-agressif-dominant et femelle-féminine-passive-masochiste-soumise, et d’autres thèmes semblables. En général, je défends l’idée que les principes émis par Freud sur les filles et les femmes ne rendent justice ni à sa méthode psychanalytique ni à ses découvertes médicales.