Ces traductions ne sont que des documents de travail que j'ai utilisés pour la rédaction de mon livre. Il s'agit de textes introuvables en français dont je présente ici de petits extraits sommairement traduits.
Retour vers la section "Traductions" :
On killing
Du meurtre
Lieutenant Colonel Dave Grossman
Sommaire
Remerciements IX
Introduction à l’édition brochée XIII
Introduction XXIII
1 Le meurtre et l’existence d’une résistance : un monde de vierges étudiant la sexualité
1 Lutte ou fuite, prendre position ou se soumettre 5
2 Non tireurs à travers l’histoire 17
3 Pourquoi Johnny ne peut-il tuer ? 29
4 La nature et la source de la résistance 37
2 Meurtre et traumatisme du combat : le rôle du meurtre chez les victimes psychiatriques
1 La nature des blessures psychiatriques : le coût psychologique de la guerre 43
2 Le règne de la peur 51
3 Le poids de l’épuisement 67
4 La boue de la culpabilité et de l’horreur 74
5 Le vent de la haine 76
6 La source du courage 83
7 Le poids du meurtre 87
8 L’homme aveugle et l’éléphant 94
3 Meurtre et distance physique : à distance, vous ne regardez rien comme un ami
1 La distance : une distinction qualitative dans la mort 99
2 Meurtre collectif et à longue portée : jamais besoin de repentance ni de regrets 107
3 Meurtre à mi-distance à la grenade à main : vous ne pouvez jamais être sûr que c’est vous 111
4 Meurtre à courte distance : je savais que c’était à moi, personnellement, de le tuer 114
5 Meurtre à l’arme blanche : une intime brutalité 120
6 Meurtre au corps à corps 131
7 Meurtre sexuel : l’agression primale, la libération et la décharge orgasmique 134
4 Une anatomie du meurtre : examen de tous les facteurs
1 La demande de l’autorité : Milgram et le militaire 141
2 L’absolution du groupe : le tueur n’est pas l’individu mais le groupe 149
3 Distance émotionnelle : pour moi, ils étaient moins que des animaux 156
4 La nature de la victime : pertinence et rançon 171
5 Prédisposition agressive du tueur : vengeurs, conditionnés et les deux pour cent qui aiment cela 177
6 Tous facteurs considérés : les mathématiques de la mort 186
5 Meurtre et atrocités : " Pas d’honneur ici, pas de vertu. "
1 Le spectre complet des atrocités 195
2 Le pouvoir négatif des atrocités 203
3 L’incitation policière aux atrocités 214
4 Étude d’un cas d’atrocité 217
5 Le plus grand piège de tous : vivre avec ce qui [thou hath wrought] 222
6 Les phases de la réponse au meurtre : cela plaît-il de tuer ?
1 Les phases de la réponse au meurtre 231
2 Application du modèle : meurtres-suicides, élections perdues et pensées de démence 241
7 Meurtre au Vietnam : qu’avions-nous fait à nos soldats ?
1 Désensibilisation et conditionnement au Vietnam : vaincre la résistance au meurtre 249
2 Qu’avons-nous fait à nos soldats ? La rationalisation du meurtre et comment elle a échoué au Vietnam 262
3 Le désordre de l’angoisse post-traumatique et le coût du meurtre au Vietnam 281
4 Les limites de l’endurance humaine et les leçons du Vietnam 290
8 Meurtres en Amérique : que faisons-nous à nos enfants ?
1 Un virus de violence 299
2 Désensibilisation et chiens de Pavlov au cinéma 306
3 Rats de B. F. Skinner et réflexes conditionnés dans les galeries de jeux vidéos 312
4 Apprentissage social et modèles de rôles dans les médias 317
5 La resensibilisation de l’Amérique 323
Notes 333
Bibliographie 348
Index 354
Schémas : p. XVII
p. 7
p. 44
p. 157
p. 142-143
p. 178
p. 188
p. 232
p. 300
p. 305
p. XIII
Introduction à l’édition brochée
Si vous êtes une vierge préparant votre nuit de noces, si vous ou votre partenaire avez des difficultés sexuelles, ou si vous êtes seulement curieux… alors vous trouverez des centaines de livres pédagogiques sur la sexualité. Mais si vous êtes un jeune soldat " vierge " ou un officier mobilisé prévoyant son baptême du feu, si vous êtes un vétéran, (ou l’épouse d’un vétéran) qui est troublé par les expériences du meurtre, ou si vous êtes seulement curieux… alors, sur ce sujet, il n’existe absolument rien de disponible.
Jusqu’à maintenant.
Il y plus de cent ans Ardant du Picq écrivit Battle Studies, dans lequel il intégra des données provenant à la fois d’histoires anciennes et d’inspections d’officiers français pour établir les fondements de ce qu’il voyait comme une tendance majoritaire à la non participation dans la guerre. À partir de son expérience comme historien officiel du théâtre des opérations de la seconde guerre mondiale, le Brigadier Général S. L. A. Marshall écrivit Men Against Fire, dans lequel il fit quelques observations cruciales sur la proportion de tirs parmi les hommes en guerre. En 1976 John Keegan écrivit son définitif Face of Battle à nouveau exclusivement consacré à la guerre. Avec Acts of War, Richard Holmes écrivit un livre clé explorant la nature de la guerre. Mais le lien entre meurtre et guerre est comme le lien entre sexe et parenté. En effet, cette dernière analogie [Indeed, this last analogy applies across the board] Tous les auteurs précédents ont écrit des livres sur les liens de parenté (c’est à dire, la guerre), tandis que ce livre traite de l’acte lui-même : du meurtre.
Ces auteurs précédents ont examiné les mécanismes généraux et la nature de la guerre, mais même avec tous ces traités, aucun n’a pénétré la nature spécifique de l’acte de tuer : l’intimité et l’impact psychologique de l’acte, les phases de l’acte, les implications sociales et psychologiques et les répercussions de l’acte, et les désordres résultants (incluant l’impuissance et l’obsession). On Killing est une humble tentative pour rectifier cela. Et ce faisant, il dessine une nouvelle et rassurante conclusion sur la nature humaine : en dépit d’une tradition ininterrompue de violence et de guerre, l’homme n’est par nature pas un tueur.
L’existence du " cran de sûreté "
Mes premières inquiétudes en écrivant On Killing étaient que les vétérans de la seconde guerre mondiale pourraient se sentir offensés par un livre démontrant que la vaste majorité des vétérans de guerre de leur époque ne voulaient pas tuer. Heureusement, mes inquiétudes étaient infondées. Parmi le millier d’entre eux qui a lu On Killing, pas un n’a contesté cette découverte.
En effet, la réaction des vétérans à la seconde guerre mondiale en a été une confirmation cohérente. Par exemple, R. C. Anderson, un observateur de première ligne de l’artillerie canadienne de la Seconde Guerre Mondiale, écrivait pour dire la chose suivante :
Je peux confirmer que beaucoup de fantassins ne tiraient jamais. J’avais l’habitude de leur faire croire que nous tirions avec un enfer de canon de beaucoup plus d’obus de 25 qu’ils ne tiraient de balles de carabine.
Dans un sens… nous venions sous le feu depuis une oliveraie jusqu’à notre [flank]
Tout le monde plongeait pour se couvrir. Je n’étais pas occupé, à ce moment, sur ma radio, aussi, voyant un fusil-mitrailleur [mitrailleuse légère], je m’en emparais et vidais deux chargeurs. Le préposé au fusil-mitrailleur rampa jusqu’à moi, pestant, " C’est bien pour toi, tu n’a pas à nettoyer ce fils de chienne ". Il était réellement cinglé.
Le Colonel (retraité) Albert J. Brown, à Reading, Pennsylvanie, illustre le type de réponse que je recevais régulièrement quand je parlais avec le groupe de vétérans. Comme chef d’une section d’infanterie et commandant de compagnie pendant la seconde guerre mondiale, il observait que " Chefs d’escouades et sergents de sections devaient aller sur et sous les lignes de feu et donner des coups de pieds aux hommes pour les faire tirer. Nous avions comme l’impression que nous ferions bien de faire sortir deux ou trois hommes de l’escouade pour tirer. "
Il y a eu une récente controverse à propos les taux de tirs de la seconde guerre mondiale de S. L. A. Marshall. Sa méthodologie ne semble pas satisfaire les savants critères modernes, mais [when faced with scholarluy concern about a researcher’s methodology,] une approche scientifique implique de reproduire la recherche. Dans le cas De Marshall, toutes les étude savante parallèle disponibles reproduisent ses découvertes de base. Les enquêtes d’Ardant du Picq et ses observations des anciens
p. XVII
Schéma
Taux de " sérieux assauts " internationaux Taux de " meurtres " internationaux
Tel que reportés par chaque nation aux bureaux d’Interpol, et publié dans le bisannuel d’Interpol International Crime Statistics.
Noter que ce que chaque nation choisit de mentionner sous la rubrique " assaut " et " meurtre " peut varier d’une nation à l’autre. Par exemple, l’Écosse inclut intégralement des actes que les Etats-Unis pourraient classer comme [manslaughter], ce qui gonfle ses chiffres. Par conséquent, la comparaison entre les différentes nations présente un intérêt limité. Ce qui est important, c’est l’augmentation des crimes violents au sein de chaque nation et le fait qu’elle se produit dans tous les pays mentionnés.
p. 17
Chapitre 2
Non tireurs à travers l’histoire
Non tireurs dans la guerre de Sécession
Imaginez une nouvelle recrue de la guerre de Sécession américaine.
Sans tenir compte du camp auquel il appartenait, si il venait comme conscrit ou comme volontaire, son entraînement aurait consisté en manœuvres répétitives et ennuyeuses à mourir. N’importe quelle heure était bonne pour apprendre, même la plus fraîche recrue était épuisée, répétant interminablement les manœuvres avec son paquetage, et pour un vétéran de même quelques semaines, porter son mousquet et tirer devenait un acte qui pouvait être accompli sans penser.
Les dirigeants imaginaient le combat comme consistant en de grandes lignes d’hommes tirant à l’unisson. Leur but était de transformer un soldat en simple rouage d’une machine, capable de se lever et de tirer salve après salve sur l’ennemi. Les manœuvres étaient leur principal outil pour s’assurer qu’il ferait son devoir sur le champ de bataille.
Le concept de manœuvre tire son origine des dures leçons des succès militaires sur les champs de batailles datant déjà des phalanges grecques. Ces manœuvres furent perfectionnées par les romains. Puis, en tant qu’exercices de tir, elles furent transformées en science par Frédéric le Grand, puis développées par Napoléon sur une grande échelle.
Aujourd’hui nous comprenons l’énorme pouvoir des manœuvres pour conditionner et programmer un soldat. J. Glenn Gray, dans son livre Les guerriers, affirme que quand les soldats peuvent parvenir à l’exténuation et " entrer dans la condition d’hébétude dans laquelle toute acuité de la conscience est perdue " ils peuvent
p.18
encore " fonctionner comme les cellules d’un organisme militaire, faisant ce que l’on attend d’eux parce que c’est devenu automatique. ".
L’un des plus puissants exemples de succès militaire dans le développement des réflexes conditionnés par les manœuvres peut être trouvé dans The road past Mandalay de John Master, où il relate les actions d’une équipe de mitrailleurs au combat durant la seconde guerre mondiale :
Le N° 1 [tireur] avait 17 ans – je le connaissais. Son N° 2 [tireur assistant] allongé sur le côté gauche, à côté de lui, le visage face à l’ennemi, un chargeur plein dans sa main, prêt à l’engager sur la mitrailleuse au moment où le N° 1 disait " Change ! ". Le N° 1 commença à tirer et une mitrailleuse japonaise les engagea dans un combat rapproché. Le N° 1 reçut la première rafale à travers le visage et le cou, qui le tua sur le coup. Mais il ne mourut pas là où il était allongé, à côté de la mitrailleuse. Il roula par-dessus sur la droite, loin de la mitrailleuse, sa main gauche montant dans la mort pour taper sur l’épaule de son N° 2 dans le signal qui signifiait Prends la relève. Le N° 2 n’eut pas à éloigner le corps de la mitrailleuse. Elle était déjà dégagée.
Le signal Prends la relève était inculqué au tireur pour s’assurer que leur arme principale ne serait jamais délaissée, devrait-il jamais la quitter. Son utilisation dans cette circonstance est le symptôme d’un réflexe conditionné si puissant qu’il est achevé sans pensée consciente comme le dernier acte d’un soldat mourant avec une balle dans le cerveau.
Gwynne Dyer frappe droit au cœur du problème quand il dit : " Conditionnement, presque dans le sens Pavlovien, est probablement un meilleur mot que entraînement, car ce qui était attendu d’un soldat ordinaire n’était pas la pensée, mais l’aptitude à… charger leurs mousquets et tirer complètement automatiquement même dans le stress du combat. " Ce conditionnement était obtenu par " littéralement mille heures de manœuvres répétitives " couplées à " l’incitation si présente à la violence physique comme punition au manque de performance. "
L’armement de la guerre de Sécession étaient habituellement un fusil qu’on charge par le canon, de la poudre noire, un fusil-mousquet. Pour tirer avec son arme, un soldat prenait une cartouche enveloppée dans du papier qui consistait en une balle et de la poudre. Il déchirait la cartouche ouverte avec ses dents, versait la
p. 19
poudre dans le canon, mettait la balle dans le canon, l’enfonçait, préparait l’arme avec une capsule fulminante, armait et tirait. Depuis qu’on avait besoin de la pesanteur pour verser la poudre dans le canon, tout cela était effectué en position debout. Tirer se pratiquait debout.
Avec l’introduction de la capsule fulminante, et l’avènement du papier huilé pour envelopper la cartouche, les armes étaient généralement devenues complètement fiables même par temps humide. Le papier huilé autour de la cartouche empêchait la poudre de s’humidifier, et la capsule fulminante assurait un allumage fiable. À moins de violentes trombes d’eau, une arme ne fonctionnerait mal que si la balle avait été mise avant la poudre (une erreur extrêmement rare étant donné l’entraînement que le soldat avait subi), ou si le trou reliant la capsule fulminante au canon était encrassé – une chose qui pouvait arriver après beaucoup de tirs, mais elle pouvait être facilement corrigé.
Un problème mineur pouvait se présenter si une arme était chargée deux fois. Dans le feu du combat un soldat pouvait parfois douter qu’un mousquet soit chargé, et il n’était pas rare de mettre une seconde charge sur la première. Mais une telle arme était encore parfaitement utilisable. Les canons de ces armes étaient solides, et la poudre noire utilisée était relativement faiblement détonante. Les tests et études effectués par les manufactures d’armes de cette époque impliquaient souvent de tirer avec un fusil contenant de multiples sortes de poudres, parfois avec une arme chargée sur toute la longueur du canon. Si un coup était tiré avec une telle arme, la première charge explosait et poussait simplement les autres charges hors du canon.
Ces armes étaient rapides et précises. Un soldat pouvait généralement tirer quatre ou cinq coups par minute. À l’entraînement, ou pendant la chasse au mousquet, le taux de succès au tir devaient être au moins aussi bons que ceux réalisés par les prussiens avec des fusils à canon usiné quand ils obtenaient 25 % de réussite à 225 yards (1 yard = 91,44 cm), 40 % à 150 yards et 60 % à 75 yards en visant une cible de 100 pieds sur 6 (1 pied = 30,48 cm). Ainsi, à 75 yards, un régiment de 200 hommes devait pouvoir toucher jusqu’à 120 soldats ennemis à la première salve. Si quatre coups étaient tirés par minutes, un régiment pouvait potentiellement tuer ou blesser 480 soldats ennemis dans la première minute.
p. 20
Le soldat de la guerre de Sécession était, sans aucun doute, le soldat le mieux entraîné et équipé encore jamais vus à la surface de la Terre. Alors vint le jour du combat, le jour pour lequel il s’était entraîné et avait marché pendant si longtemps. Et avec ce jour vint la destruction de toutes ses idées préconçues et de toutes ses illusions sur ce qui allait arriver.
Tout d’abord la vision d’une longue ligne d’hommes tirant tous à l’unisson pourrait passer pour vraie. Si les chefs gardaient le contrôle et si le terrain n’était pas trop accidenté, un moment la bataille pourrait consister une des salves entre régiments. Mais même pendant le tir d’une salve régimentaire, quelque chose sonnait mal. Terriblement, affreusement faux. Un combat moyen aurait pris place à trente yards. Mais au lieu de faucher des centaines de soldats ennemis dans la première minute, les régiments tuaient seulement un ou deux hommes par minute. Et les formations ennemies, au lieu de se désintégrer sous une pluie de plomb, prenaient position et échangeaient des tirs pendant des heures d’affilé.
Tôt ou tard (et habituellement tôt), les longues lignes d’hommes tirant des salves à l’unisson
p. 37
Chapitre 4
La nature et la source de la résistance
D’où vient cette résistance au meurtre d’un semblable ? Est-elle apprise, instinctive, rationnelle, environnementale, héréditaire, culturelle, ou sociale ? Ou une combinaison de tout cela ?
Une des idées les plus pénétrantes de Freud met en cause l’existence d’un instinct de vie (Eros) et d’un instinct de mort (Thanatos). Freud croyait qu’en chaque individu existe une lutte constante entre le Surmoi (la conscience) et le Ça (ces messes noires, ces messes basses de pulsions destructrices et animales résidant en chacun de nous) et le combat est arbitré par le Moi. Un homme d’esprit se référa un jour à cette situation comme à " Un combat dans un sous-sol sombre et clos ; entre un singe obsédé sexuel et homicide et une vieille fille puritaine ; arbitrée par un timide comptable. "
En lutte nous voyons le Ça, le Moi, le Surmoi, Thanatos et Eros en ébullition à l’intérieur de chaque soldat.
p. 247
Section VII
Meurtres au Vietnam : qu’avions-nous fait à nos soldats ?
Avec le givre de son haleine couronnant son visage, le nouveau président proclama : " maintenant, le clairons nous appelle… pour porter le fardeau d’un long et nébuleux combat…contre l’ennemi commun de l’homme : tyrannie, pauvreté, maladie, et la guerre elle-même. "
Exactement douze ans plus tard, en janvier 1973, un accord signé à Paris terminerait les efforts militaires au Vietnam. Les clairons seraient silencieuses, l’humeur maussade. Les combattants américains allaient partir avec la guerre perdue. Les États Unis d’Amérique ne seraient plus longtemps prêts à en payer le prix.
Dave Palmer
L’appel des clairons
Que s’est-il passé au Vietnam ? Pourquoi le résultat de cette guerre tragique est-il qu’entre 400 000 et 1,5 million de vétérans du Vietnam souffrent de PTSD ? Qu’avons nous fait au juste à nos soldats ?
p. 249
Chapitre 1
Désensibilisation et conditionnement au Vietnam : vaincre la résistance au meurtre
Personne n’a compris : un incident dans un hall VFW
Comme je conduisais des entretiens pour cette étude dans un hall VFW en Floride pendant l’été 1989, un vétéran du Vietnam appelé Roger commença à parler de ses expériences devant une bière. Il était encore tôt dans l’après midi, mais du bar une femme plus âgée commença déjà à l’attaquer. " Tu n’avais pas le droit de pleurnicher sur ta petite [pish-ant] guerre. Le seconde guerre mondiale était une vraie guerre. Étais-tu seulement en vie à ce moment-là ? Hein ? J’ai perdu un frère dans la seconde guerre mondiale. "
Nous avons essayé de l’ignorer, elle était seulement un personnage local. Mais finalement Roger en avait eu assez. Il la regarda et calmement, froidement, dit :
" As-tu jamais dû tuer quelqu’un ?
-Tiens non ! " Répondit-elle agressivement
-Alors quel droit as-tu eu me dire quelque chose ?
Il y eut un long, douloureux silence à travers le hall du VFW, comme il arriverait dans une maison où un invité aurait été témoin d’une querelle familiale embarrassante.
Alors je demandais calmement, " Roger, quand tu as été pris à parti juste maintenant, tu es revenu sur le fait que tu as dû tuer au Vietnam. Était-ce le pire de cela pour toi ? "
" Ouais, " dit-il. " C’en était la moitié. "
p. 250
J’attendis pendant un très long moment, mais il ne continuait pas. Il regardait seulement dans sa bière. Finalement, je dus demander, " Quelle était l’autre moitié ? "
" L’autre moitié était que quand nous rentrions chez nous, personne ne comprenait. "
Qu’est-ce qui s’est passé là-bas et qu’est-ce qui s’est passé ici
Comme cela a été discuté plus haut, il y a une profonde résistance au meurtre d’un de ses semblables. Dans la seconde guerre mondiale, 75 à 80 % des fusiliers ne tiraient pas sur un ennemi exposé, même pour sauver leurs vies et la vie de leurs amis. Dans les guerres précédentes le taux de non tireurs était similaire.
Au Vietnam le taux de non tireurs était réduit à 5 %.
L’aptitude à augmenter le taux de tirs vient avec un coût caché. Un sévère traumatisme psychologique devient une nette éventualité quand des barrières psychologiques d’une telle ampleur sont franchies. Un conditionnement psychologique est appliqué en masse à un ensemble de soldats, qui, dans les guerres précédentes guerres, étaient considérés comme peu disposés ou incapables de s’engager dans des activités de meurtre. Quand ces soldats, déjà intérieurement bouleversés par leur expérience intime du meurtre, revenaient pour être condamnés et attaqués par leur propre nation, le résultat était souvent un traumatisme psychologique supplémentaire et un dommage psychique à long terme.
Vaincre la résistance au meurtre : le problème
Mais pour l’infanterie, le problème de persuader les soldats de tuer est maintenant le principal… Qu’une compagnie d’infanterie de la Seconde Guerre Mondiale puisse faire de tels ravages avec seulement le septième de ses soldats disposés à utiliser leur arme est le témoignage des effets meurtriers de la puissance de feu moderne, mais une fois que les armées d’autrefois prirent conscience de ce qui allait actuellement se poursuivre, elles entreprirent aussitôt d’augmenter la moyenne.
Les soldats devaient avoir appris, très spécifiquement, à tuer. " Nous sommes peu disposés à admettre que la guerre est essentiellement une affaire de meurtre. " Écrivait Marshall en 1947, mais c’est assez aisément admis maintenant.
Gwynne Dyer
Guerre
À la fin de la Seconde Guerre Mondiale, le problème devenait évident : Johnny ne peut pas tuer.
p. 251
Un taux de tirs de 15 à 20 % parmi les soldats c’est comme avoir un taux de littéraires de 15 à 20 % parmi des correcteurs. Une fois que les autorités eurent réalisé l’existence et l’ampleur du problème, ce ne fut plus qu’une question de temps pour qu’elles le résolvent.
La réponse
Et ainsi, depuis la Seconde Guerre Mondiale, une nouvelle ère a tranquillement vu le jour dans la guerre moderne : une ère de guerre psychologique – une guerre psychologique conduite non contre l’ennemi, mais contre ses propres troupes. La propagande et diverses autres formes brutes de préparation psychologique ont toujours été présentes dans la guerre, mais dans la seconde moitié de ce siècle la psychologie a eu un impact aussi grand que la technologie dans sur le champ de bataille moderne.
Quand S. L. A. Marshall fut envoyé à la guerre de Corée pour effectuer le même type d’investigation que celui qu’il avait effectué pendant la seconde guerre mondiale, il trouva que (comme résultat des nouvelles techniques d’entraînement inaugurées en réponses à ses découvertes initiales) 55 % des hommes d’infanterie tiraient – et dans certaines crises d’un périmètre de défense, presque tout le monde tirait. Ces techniques d’entraînement furent encore perfectionnées, et au Vietnam le taux de tireurs tourne autour de 90 à 95 %. La triade de méthodes utilisées pour accomplir cette remarquable amélioration est constituée par la désensibilisation, le conditionnement, et l’anéantissement des mécanismes de défense.
Désensibilisation : penser l’impensable
L’ère du Vietnam fut, bien sûr à son point culminant, vous le savez, une affaire de meurtre. Nous avions EP [Entraînement physique] le matin et chaque fois que ton pied gauche frappait le sol tu devais chanter " tuer, tuer, tuer, tuer. " C’était tellement gravé dans votre esprit qu’il semblait que quand ça vous arrivait vraiment ça ne vous dérangeait pas, vous savez ? Bien sûr la première fois ça vous dérangeait toujours, mais ça semble devenir plus facile – pas plus facile, parce que ça vous dérange toujours avec tout le monde que, vous savez, que vous tuez actuellement et vous savez que vous avez tué.
Sergent USMC et vétérans du Vietnam, 1982
Cité par Gwyne Dyer, War
p. 252
Cet entretient extrait du livre de Dyers donne une idée de cet aspect de nos programmes modernes d’entraînement qui est nettement et sans équivoque différent de ceux du passé. Les hommes ont toujours utilisé une variété de mécanismes pour se persuader eux-mêmes que l’ennemi était différent, qu’il n’avait pas de famille, ou qu’il n’était pas même humain. Les tribus les plus primitives prenaient des noms qui se traduisent comme " homme " ou " être humain, " ce qui de ce fait définissait automatiquement ceux qui n’appartenaient pas à la tribu simplement comme une autre espèce d’animal pour être chassée et tuée. Nous avons fait quelque chose de semblable quand nous appelons l’ennemi japs, krauts, gooks, slopes, dinks, et commies.
Des auteurs comme Dyers et Holmes ont retracé le développement de cette déification du meurtre comme ayant été presque sans précédent pendant la Première Guerre Mondiale, rare au cours de la Seconde Guerre Mondiale, de plus en plus présente en Corée, et parfaitement institutionnalisée au Vietnam. Dyers expose ici en quoi exactement cette institutionnalisation d’une idéalisation de la violence diffère de l’expérience des générations précédentes :
La majeure partie du langage utilisé à Parris Island pour décrire les joies que l’on éprouve a à tuer des gens est sanguinaire mais sans réelle signification, et les recrues réalisent qu’à ce moment elles aiment ça. Cependant, cela les aide à se désensibiliser à la souffrance d’un " ennemi, " et en même temps ils sont endoctrinés de la façon la plus explicite (comme les générations précédentes ne l’étaient pas) avec l’idée que leur rôle n’est pas seulement d’être brave ou de bien se battre ; il est de tuer des gens.
Conditionnement : faire l’impensable
Mais la désensibilisation par elle-même est probablement insuffisante pour venir à bout de la résistance individuelle moyenne au meurtre profondément enracinée. En effet, le processus de désensibilisation est presque un écran de fumée devant ce que je considère comme l’aspect le plus important de l’entraînement moderne. Ce que Dyer et beaucoup d’autres observateurs n’ont pas vu c’est 1- le rôle du conditionnement classique de Pavlov et 2- celui du conditionnement skinnérien dans l’entraînement moderne.
En 1904, I. P. Pavlov reçut le prix Nobel pour avoir développé les concepts de réflexe conditionné chez le chien. Sous sa forme la plus simple, la méthode de Pavlov consistait à faire sonner une cloche juste avant de
p. 253
nourrir un chien. Avec le temps, le chien apprenait à associer le son de la cloche à la nourriture et il salivait en entendant la cloche, même en l’absence de nourriture. Le stimulus conditionné était la cloche, la réaction conditionnée était la salivation : le chien avait été conditionné à saliver à l’audition d’une cloche qui sonne. Ce processus d’association d’une récompense à un type particulier de comportement est le fondement du dressage animal le plus efficace. Au milieu du vingtième siècle, B. F. Skinner améliora à nouveau ce procédé dans ce qu’il appela l’ingénierie comportementale. Skinner et l’école comportementaliste représentent une des domaines les plus scientifiques et potentiellement puissants du champ de la psychologie.
La méthode utilisée pour entraîner aujourd’hui – et à l’époque du Vietnam – l’armée américaine et les soldats de l’USMC n’est rien de plus qu’une application des techniques de conditionnement destinée à développer une aptitude réflexe à mitrailler. Il est parfaitement possible que personne ne s’assoie intentionnellement pour utiliser des techniques de modification comportementale et de conditionnement réflexes pour entraîner des soldats à cela. Durant mes deux décennies de carrière militaire, pas un seul soldat, sergent ou officier, ni une seule allusion officielle ou non officielle n’évoqua l’idée que le conditionnement avait lieu pendant l’exercice de tir. Mais du point de vue du psychologue qui est aussi historien et militaire de carrière, il m’est apparu de plus en plus clairement que c’est exactement ce qui a été accompli.
Au lieu de tirer calmement, allongé à plat ventre dans un champ herbeux, au centre de la cible, le soldat moderne passe de nombreuses heures debout dans un gourbi, avec son équipement de combat complet harnaché sur le corps, parcourant des yeux un secteur de terrain accidenté et légèrement boisé. À intervalles réguliers une ou deux cibles vert olive de forme humaine surgiront brièvement devant lui à une distance variable, et le soldat doit instantanément viser et tirer dans la ou les cible(s). Quand il touche une cible elle réagit instantanément en tombant en arrière – exactement comme le ferait une cible vivante. Les soldats sont vivement récompensés et reconnus pour cette preuve d’adresse et subissent une légère punition (sous forme de nouvel entraînement, de pression exercée par les autres, et échec à monter en grade) pour un échec à " attaquer " la cible avec rapidité et précision – un euphémisme classique pour " tuer. "
p. 254
En plus du traditionnel exercice de tir, ce qui est enseigné dans ce contexte est l’aptitude à tirer instantanément par réflexe, ainsi qu’une imitation précise de l’acte de tuer sur le champ de bataille moderne. En termes comportementaux, la forme humaine qui surgit à portée de tir du soldat est le " stimulus conditionné, " et le tir immédiat est le " comportement face à la cible. " Un " renforcement positif " est donné sous la forme de la réponse immédiate de la cible qui tombe lorsqu’elle est touchée. Dans une forme " d’économie symbolique " ces coups réussis sont ensuite échangés contre des badges de tir qui sont habituellement associés à quelque forme de privilège ou de récompense (louanges, reconnaissance publique, permissions de trois jours, et ainsi de suite).
Chaque aspect du meurtre sur le champ de bataille est répété, représenté, et conditionné. Dans certaines occasions même des cibles plus réalistes et complexes sont utilisées. Des uniformes gonflés de ballons traversant la zone de tir (crevez le ballon et la cible tombe à terre), [red-paint-filled milk jugs], et beaucoup d’autres mécanismes ingénieux sont utilisés. Cela rend l’entraînement plus intéressant, le stimulus conditionné plus réaliste, et la réponse conditionnée mieux assurée dans toute une gamme de circonstances.
Les tireurs d’élite utilisent intensivement de telles méthodes. Au Vietnam il fallait une moyenne de 50 000 cartouches pour tuer un soldat ennemi. Mais l’armée américaine et les tireurs d’élite de l’USMC au Vietnam utilisaient seulement 1,39 cartouches pour tuer. Carlos Hathcock, avec quatre vingt treize tireurs d’élite confirmés au Vietnam, participa à l’entraînement des tireurs d’élite des militaires et de la police après la guerre. Il est fermement convaincu que les tireurs d’élite devraient s’entraîner sur des cibles de forme humaine – pas des panneaux blancs avec des cercles concentriques. Un ordre typique lancé à un de ses élèves (qui tire à cent yards sur la photo grandeur nature d’un homme braquant un pistolet sur la tête d’une femme) serait " Loge trois balles dans le coin intérieur de l’œil droit de ce sale type. "
Dans le même ordre d’idées, Chuck Cramer, entraîneur dans une formation pour les tireurs d’élites des Forces Défensives antiterroristes israéliennes, tentait de concevoir sa formation comme une méthode dans laquelle la pratique du meurtre était aussi réaliste que possible. " Je fabrique des cibles aussi humaines que possible, " disait Cramer.
J’ai changé les cibles classiques pour des figures grandeur nature et anatomiquement ressemblantes parce qu’aucun palestinien ne court aux alentours avec un grand rectangle blanc sur
p. 255
la poitrine avec des nombres dessus. Je mettais des vêtements sur ces cibles et une tête en polyuréthane. Je coupais un chou et le bourrai de Ketchup et le reposait. Je disais, " Quand vous [look through that scope,] je veux que vous voyiez une tête qui explose. "
Dale Dye
" Chuck Cramer : IDFs Master Sniper "
C’est une pratique courante dans la plupart des meilleures armées du monde. La plupart des chefs d’infanterie modernes comprennent qu’un entraînement réaliste avec réactions instantanées des cibles aux tirs des soldats fonctionne, et ils savent qu’il est essentiel pour le succès et la survie sur un champ de bataille moderne. Mais l’armée n’est pas, en règle générale, une institution particulièrement portée sur l’introspection et mon expérience fut que commander, diriger et participer à cet entraînement ne fait ni comprendre ni même se demander 1- qu’est-ce qui fait que ça marche ou 2- quels pourraient en être les effets secondaires psychologiques et sociologiques. Ça marche, et pour elle c’est bien suffisant.
Ce qui fait fonctionner ce procédé d’entraînement est la même chose que ce qui fait que les chiens de Pavlov salivent et que les rats de Skinner abaissent un levier. Ce qui fait que ça marche est le procédé de modification comportementale le plus puissant et le plus fiable jamais découvert dans le champ de la psychologie, et aujourd’hui appliqué au champ de bataille : le réflexe conditionné.
Mécanismes de négation défensive : nier l’impensable
Un aspect additionnel de ce processus qui mérite d’être pris en considération ici est le développement d’un mécanisme de négation défensive. Le démenti et les mécanismes de défense sont des techniques inconscientes pour traiter les expériences traumatisantes. Les mécanismes de négation défensive préconditionnés sont un remarquable apport de l’entraînement de l’armée américaine moderne.
Au fond le soldat a répété tant de fois le processus que quand il tue au combat il est capable, à un certain niveau, de se nier à lui-même qu’il est actuellement en train de tuer un autre être humain. Cette répétition consciencieuse et cette imitation réaliste de l’acte de tuer permettent au soldat de se convaincre lui-même qu’il a
p. 256
seulement " attaqué " une autre cible. Un vétéran britannique des Malouines, entraîné avec les méthodes modernes, dit à Holmes qu’il " ne pensait à l’ennemi comme à rien de plus ou de moins que comme la cible-silhouette II. " Dans le même ordre d’idées, un soldat américain peut se convaincre lui-même qu’il tire sur une silhouette type E (une cible de forme humaine vert olive), et pas sur un être humain.
Bill Jordan, expert de la police, officier de carrière américain des patrouilles de surveillance aux frontières, et vétéran de beaucoup de combats, combine ce processus de dénégation avec une désensibilisation dans ce conseil aux jeunes officiers de police :
[Il y a] une répulsion naturelle à appuyer sur la gâchette… quand votre arme est dirigée sur un humain. Même quand leur propre vie était en jeu, beaucoup d’officiers racontent avoir eu ce trouble au cours de leur premier combat. Pour aider à surmonter cette résistance cela peut vous aider si vous en venez vous mêmes à penser à votre adversaire seulement comme à une cible et non comme à un être humain. Cela vous procurera une meilleure concentration et de plus cela enlèvera les éléments humains de vos pensées. Si cela fonctionne pour vous, essayez de prolonger cette pensée qui vous libère des remords. Un homme qui va résister à un officier armé n’a pas de respect pour les règles par lesquelles les honnêtes gens sont gouvernés. Il est un hors la loi qui n’a pas sa place dans la société mondiale. Sa suppression est complètement justifiée et devrait être accomplie sans passions ni regrets.
Jordan appelle ce processus le mépris fabriqué, et la combinaison du démenti de – et du mépris pour – le rôle de victime dans la société (désensibilisation), accompagné du démenti psychologique de – et du mépris pour – l’humanité des victimes (développement des mécanismes de négation défensive), est un processus mental qui est lié et renforcé chaque fois qu’un officier tire une salve sur une cible. Et, bien sûr, la police, comme l’armée, ne tire plus sur des cibles concentriques peintes sur un panneau blanc ; elles " s’exercent " sur des silhouettes de forme humaine.
Le succès de ce conditionnement et de cette désensibilisation est manifeste et indéniable. Il est visible et reconnaissable à la fois chez des individus et dans les performances des nations et des armées.
p. 257
L’efficacité du conditionnement
Bob, un colonel de l’armée américaine, connaissait les travaux de Marshall et admettait que ses taux de tireurs pour la seconde guerre mondiale étaient probablement exacts. Il n’avait pas de certitudes sur le mécanisme responsable de l’augmentation du taux de tireurs au Vietnam, mais il admettait que quelle qu’en soit la raison le taux avait été augmenté. Quand je suggérais les effets du conditionnement de l’entraînement moderne, il reconnut immédiatement ce processus en lui-même. Il hocha vivement la tête, ses yeux s’agrandirent légèrement, et il dit, " Deux coups. Bam-bam. Juste comme on avait été entraînés à " mitrailler. " Quand je tuais, je faisais juste comme ça. Juste comme j’avais été entraîné. Sans même penser. "
Jerry, un autre vétéran qui survécut à six tournées de six mois comme officier au Cambodge avec les Forces Spéciales (Bérets Verts), quand on lui demandait comment il avait pu faire ce qu’il avait fait, reconnaissait simplement qu’il avait été " programmé " pour tuer, et il acceptait cela comme nécessaire à sa survie et à sa réussite.
Un interviewé, un ex agent de la CIA nommé Duane, qui travaillait alors dans une importante compagnie aérospatiale, avait conduit un nombre remarquable d’interrogatoires réussis durant son existence, et il se considérait lui-même comme un expert du processus connu du public sous l’expression de lavage de cerveau. Comme tous les autres vétérans avec qui j’ai discuté de la question, il n’avait pas d’objection à cela, comprenant que le conditionnement psychologique était essentiel à sa survie et était une méthode efficace pour accomplir une mission. Il sentait qu’un processus très semblable et aussi puissant prenait place dans le programme tirer-non tirer, que les agences de police fédérales et locales conduisent à travers toute la nation. Dans ce programme l’officier tire sélectivement à blanc sur un écran de cinéma représentant des situations tactiques variées, imitant et répétant de cette façon le processus de décider quand tuer et quand ne pas tuer.
L’incroyable efficacité des techniques modernes d’entraînement peut être mesurée à la proportion démesurée de morts dans les corps à corps entre forces britanniques et argentines pendant la guerre des
p. 258
Malouines et entre forces américaines et panaméennes pendant l’invasion du Panama en 1989. Pendant ses entretiens avec des vétérans britanniques de la guerre des Malouines, Holmes leur décrivit les observations de Marshall sur la seconde guerre mondiale et leur demanda s’ils avaient constaté une proportion identique de non tireurs dans leurs propres forces. Leur réponse fut qu’ils n’avaient pas vu une telle chose se produire avec leurs soldats, mais il y avait une " reconnaissance immédiate que cela s’appliquait aux argentins, dont les tireurs d’élite et les mitrailleurs avaient été très efficaces tandis que leurs fusiliers individuels ne l’avaient pas été. " Ici nous voyons une excellente comparaison entre les fusiliers britanniques hautement efficaces et compétents, entraînés avec les méthodes les plus modernes, et les fusiliers argentins remarquablement inefficaces, qui avaient subi un entraînement à l’ancienne, digne de l’époque de la seconde guerre mondiale.
De la même façon, l’armée rhodésienne pendant les années 1970 était une des mieux entraînées du monde, affrontant des forces d’insurrection très pauvrement entraînées mais très équipées. Les forces de sécurité rhodésiennes maintinrent un taux global de mise à mort d’environ huit contre un en leur faveur pendant toute la guerrilla. Et l’infanterie légère rhodésienne hautement entraînée réalisa un taux de mise à mort allant de 35 contre 1 à 50 contre 1.
Un des meilleurs exemples dans l’histoire américaine récente implique une compagnie de gendarmerie de l’armée américaine qui tomba dans une embuscade et fut prise au piège en essayant de capturer Mohamed Aidid, un chef de guerre somali recherché par les Nations Unies. Dans ces circonstances ni artillerie ni frappe aérienne ne furent utilisés, et ni tank, ni véhicule blindé ou autre armement lourd disponibles dans l’armée américaine, ce qui en fait un excellente évaluation de l’efficacité relative des techniques modernes d’entraînement aux armes légères. Le score ? Dix-huit soldats américains tués, contre une estimation de 364 somalis morts cette nuit-là.
Et nous pourrions nous souvenir que les forces américaines ne furent jamais vaincues dans aucun affrontement majeur au Vietnam. Harry Summers dit que quand cela était remarqué devant un soldat nord vietnamien haut gradé après la guerre, la réponse était " c’est peut-être vrai, mais c’est aussi hors de propos. " Peut-être, mais cela reflète la supériorité individuelle au combat rapproché des soldats américains au Vietnam.
Même en tenant compte des erreurs involontaires et des exagérations délibérées, cette supériorité de l’entraînement et de l’aptitude à tuer au Vietnam, à Panama, en Argentine et en Rhodésie équivaut à rien moins qu’une révolution technologique sur le champ de bataille, une révolution qui représente une totale supériorité au combat rapproché.
Effets secondaires du conditionnement
Duane, le vétéran de la CIA, me raconta un incident qui permet de mieux comprendre les effets secondaires de ce conditionnement ou lavage de cerveau. Il gardait un transfuge communiste dans un lieu sûr de l’Allemagne de l’Ouest au milieu des années 1950. Le transfuge était un membre particulièrement imposant, fort et
féroce du régime stalinien alors au pouvoir. De l’avis général il était complètement dément. Étant passé à l’Ouest parce qu’il avait perdu les faveurs de ses maîtres soviétiques, il commençait maintenant à avoir une nouvelle opinion sur ses nouveaux maîtres et il essayait de s’échapper.
Seul plusieurs jours avec cet homme dans une maison verrouillée et aux fenêtres munies de barreaux, le jeune agent de la CIA affecté à le surveiller fut l’objet d’une série d’attaques. Le transfuge l’aurait attaqué avec une matraque ou une pièce de mobilier, et à chaque fois il aurait interrompu l’attaque à la dernière minute comme Duane braquait son arme sur lui. L’agent appela ses supérieurs au téléphone et reçut l’ordre de tracer une ligne imaginaire au sol et de tirer sur cet individu désarmé (quoi que très hostile et dangereux) s’il traversait la ligne. Duane était certain que la ligne serait traversée et que cela redonnerait toute son efficacité à son conditionnement. " Il était un homme mort. Je savais qu’il voulait se tuer. Mentalement je l’avais tué, et la partie physique allait être facile. " Mais le transfuge (apparemment pas aussi complètement fou ou désespéré qu’il n’en avait l’air) ne franchit jamais la ligne.
Néanmoins, quelque aspect du traumatisme du meurtre était présent. " Dans mon esprit, " me dit Duane, " j’ai toujours senti que j’avais tué cet homme. " Nombre de vétérans du Vietnam n’avaient pas nécessairement tué personnellement au Vietnam. Mais ils avaient pris part à la déshumanisation de l’ennemi à l’entraînement, et la grande majorité d’entre eux avaient tiré, ou savaient dans leur cœur qu’ils étaient prêts à tirer, et le fait même qu’ils aient été prêts à et capables de tirer (" mentalement je l’avais tué ") les privait d’une importante possibilité de fuite devant le fardeau de responsabilité qu’ils ramenaient de la guerre. Bien qu’ils n’aient pas tué, ils avaient
p. 260
appris à penser l’impensable et avaient de ce fait été confrontés à une partie d’eux-mêmes que dans des circonstances ordinaires seuls les meurtriers connaissent. Le point le plus remarquable de tout cela est que ce programme de désensibilisation, de conditionnement et de mécanismes de négation défensive, combiné à une participation ultérieure à une guerre peut rendre possible l’élaboration d’une culpabilité de meurtre chez une personne n’ayant jamais tué.
Une garantie dans le conditionnement
Il est essentiel de comprendre que l’un des aspects les plus importants de ce processus est que les soldats sont toujours sous une autorité au combat. Aucune armée ne peut tolérer de fusillades indisciplinées ou dépourvues de discernement, et un aspect vital – et que l’on oublie facilement – du conditionnement du soldat réside dans le fait qu’il n’a à tirer que quand et où on le lui indique. Le soldat ne tire que quand cela lui a été demandé par une autorité supérieure et seulement dans la direction qui lui a été indiquée. Tirer au mauvais moment ou dans une mauvaise direction est un délit tellement odieux qu’il est quasiment impensable pour le soldat moyen.
Les soldats sont conditionnés au cours de leur entraînement et pendant leur passage dans l’armée à tirer seulement sous une autorité. Un coup de feu ne peut pas être facilement dissimulé, et sur le champ de tir ou pendant les manœuvres de terrain chaque coup de feu à un moment inapproprié (même avec une arme chargée à blanc) doit être justifié, et s’il n’est pas justifiable il sera immédiatement et sévèrement puni.
De la même façon, les officiers de police sont confrontés à une variété de cibles représentant à la fois des passants innocents et des criminels armés pendant leur entraînement. Et ils sont sévèrement sanctionnés pour avoir touché la mauvaise cible. Dans le programme tirer-non tirer du FBI, échouer à faire d’une aptitude satisfaisante à distinguer quand un officier peut et ne peut pas tirer peut aboutir au retrait du permis de port d’armes pour l’officier.
De nombreuses études ont montré qu’aucune menace de violence pour la société n’est perceptible de la part des vétérans revenant aux Etats-Unis après n’importe laquelle des guerres de ce siècle. Certains vétérans du Vietnam ont commis des crimes violents, mais statistiquement il n’y a pas une plus grande proportion de criminels violents parmi les vétérans que dans le reste de la population. Ce qui représente une menace potentielle pour la
p. 261
société est l’excès de désensibilisation, de conditionnement et de mécanismes de négation défensive produits par les jeux vidéos interactifs modernes et les films violents de la télévision et du cinéma, mais ce sera le sujet de la dernière section de ce livre, " Meurtres en Amérique : que faisons-nous fait à nos enfants ? "
p. 262
Chapitre 2
Qu’avons-nous fait à nos soldats ? La rationalisation du meurtre et comment elle a échoué au Vietnam
La rationalisation et l’acceptation du meurtre
Mais après le feu et [the wrath],
Mais après la recherche et la souffrance
Sa Miséricorde nous ouvrit une voie
Pour vivre avec nous-mêmes à nouveau.
- Rudyard Kipling
" The Choice "
Nous avons déjà examiné les phases de réponse au meurtre, l’ivresse du meurtre, le remord, et la rationalisation et l’acceptation. Nous allons maintenant appliquer ce modèle aux vétérans du Vietnam afin de comprendre pourquoi le processus de rationalisation et d’acceptation du meurtre a échoué au Vietnam.
Le processus de rationalisation
Quelque chose d’unique semble s’être produit dans le processus de rationalisation disponible pour le vétéran du Vietnam. Par rapport aux guerres américaines précédentes le conflit du Vietnam apparaît comme ayant renversé
p. 264
La guerre des moins de vingt ans
p. 265
La guerre " sale "
p. 267
La guerre inévitable
p. 268
La guerre solitaire
p. 270
La première guerre pharmacologique
p. 271
La guerre malpropre
p. 273
Les vétérans vaincus
p. 274
Les vétérans mal accueillis et les morts qu’on ne pleure pas
p. 275
Le vétéran solitaire
p. 276
Le vétéran condamné
p. 279
Le supplice de multiples chocs
p. 281
Chapitre 3
Les troubles d’angoisse post-traumatiques et le coût du meurtre au Vietnam
L’héritage du Vietnam : les troubles d’angoisse post-traumatiques
p. 297
Section VIII
Meurtre en Amérique : que faisons-nous à nos enfants ?
p. 299
Un virus de violence
Comme cela semble simple maintenant pour nos ancêtre d’avoir défendu leurs cavernes contre les crocs et les griffes des prédateurs. Le mal contre lequel nous devons rester vigilants est comme un virus, montant du plus profond de nous [eating its way out] jusqu’à ce qu’il nous ait dévorés et nous ait rendus fous.
- Richard Heckler
In Search of the Warrior Spirit
L’ampleur du problème
Si nous examinons les graphiques montrant les relations entre les meurtres, les coups et blessures, et les emprisonnements en Amérique depuis 1957, nous voyons quelque chose qui devrait nous abasourdir.
Les " coups et blessures " sont définis par le Statistical Abstract (duquel ces données sont extraites) comme " agression avec intention de tuer ou d’infliger une sévère blessure corporelle en tirant, coupant, poignardant, mutilant, empoisonnant, ébouillantant, ou par l’usage d’acides, d’explosifs, ou par d’autres moyens. " Nous somme aussi avertis que cela exclut les simples agressions. "
Le taux des coups et blessures indique la proportion d’américains qui tentent de tuer quelqu’un d’autre, et il progresse à une vitesse vertigineuse. Deux facteurs importants agissent comme des garrots pour arrêter
p. 300
Schéma : La relation entre les taux de coups et blessures, meurtres et emprisonnements en Amérique depuis 1957.
p. 301
l’hémorragie qui se produirait si le nombre de meurtres augmentait dans les mêmes proportions que les coups et blessures. D’abord la forte augmentation du pourcentage présumé violent de la population que nous emprisonnons. La population des prisons en Amérique a quadruplé depuis 1975 (d’à peine plus de deux cents mille à un peu plus de huit cents mille en 1992 : presque un million d’américains en prison !). Le Professeur John J. DiIulio de Princeton affirme sans ambiguïté que " des douzaines d’analyses empiriques crédibles… ne laissent aucun doute sur le fait que l’augmentation de l’utilisation de la prison évite des millions de crimes graves. " Sans notre fantastique taux d’emprisonnements (le plus élevé de la plupart des pays industrialisés du monde), les taux de coups et blessures et de meurtres seraient encore plus élevés.
L’autre facteur important qui limite le succès de ces tentatives de meurtres est constitué par les progrès continuels de la technologie et de la méthodologie médicales. Le professeur James Q. Wilson de l’UCLA estime que si la qualité des soins médicaux (particulièrement les soins d’urgence et la traumatologie) étaient restés les mêmes qu’en 1957, aujourd’hui le taux de meurtres serait trois fois plus élevé. Les hélicoptères sanitaires, les opérateurs 911, les auxiliaires médicaux et les centres de traumatologie ne représentent qu’une partie des innovations technologiques et méthodologiques qui sauvent les vies de ces taux en augmentation perpétuelle. Ces réactions, évacuations et traitements des victimes plus efficaces et rapides sont le facteur déterminant qui empêche le taux de meurtres d’être plus élevé qu’il ne l’est aujourd’hui.
Il est également intéressant de noter la chute des coups et blessures entre1980 et 1983. Quelques observateurs ont cru qu’elle était due à l’arrivée à maturité de la génération du baby-boom et au vieillissement général de l’Amérique et que les crimes violents continueraient à décroître les années suivantes. Cela ne se produisit cependant pas et, rétrospectivement, bien que le vieillissement de notre société puisse entraîner une décroissance de la violence, le facteur déterminant peut avoir été la brutale augmentation des emprisonnements pendant cette période.
Mais les démographes prédisent que notre société vieillissante va rajeunir à nouveau quand les enfants du baby-boom auront leurs propres enfants de 10-20 ans. Et jusqu’où l’Amérique pourra-t-elle se permettre d’emprisonner un pourcentage de plus en plus important de sa population ? Et jusqu’où les avancées de la technologie médicale continueront-elles à augmenter avec le taux de coups et blessures ?
p. 302
Comme Alice, nous courrons aussi vite que nous pouvons afin de rester où nous sommes. L’énorme taux d’emprisonnement américain et les applications désespérées des progrès médicaux sont des garrots technologiques pour stopper l’hémorragie de morts dans une orgie de violence. Mais elles le sont en agissant sur les symptômes du problème plutôt que sur ses causes premières.
Les causes du problème : enlever le cran de sûreté de la Nation
Nous savons, aussi sûrement que nous savons que nous somme en vie, que l’espèce humaine toute entière danse au bord de son tombeau…
La pire et la pus facile des erreurs que nous puissions faire serait de condamner notre présent dilemme sur l’unique technologie de la guerre… C’est notre attitude à l’égard de la guerre et l’emploi que nous en faisons qui requiert réellement notre attention.
-Gwynne Dyer
War
Quelle est la cause première de l’épidémie de violence dans notre société ? Une application des leçons du meurtre au combat peut avoir beaucoup à nous apprendre sur la maîtrise et le contrôle de la violence en temps de paix. Est-ce que ce sont les mêmes processus visant à rendre apte à tuer, que les militaires utilisaient si efficacement sur nos soldats adolescents incorporés et envoyés au Vietnam, qui est aveuglément appliqué à la population civile de cette Nation ?
Les trois processus majeur mis en œuvre pour rendre apte à la violence sont le conditionnement classique (à la manière des chiens de Pavlov), le conditionnement opérationnel (à la manière des rats de Skinner), et l’observation et l’imitation des modèles de rôles dans l’apprentissage social.
Dans une sorte d’inversion du conditionnement Orange Mécanique classique, les adolescents dans les salles de cinéma à travers la Nation, et en regardant la télévision chez eux, observent en détails l’horrible souffrance et le meurtre d’êtres humains, et ils apprennent à associer ce meurtre et cette souffrance à l’amusement, au plaisir, à leur boisson sucrée favorite, à leur bar pour adolescents favori, et au contact étroit, intime, avec leur petite amie.
Le conditionnement opérationnel du champ de tir avec ses cibles gonflées aux réponses instantanées, exactement celui qui est utilisé pour entraîner les soldats dans les armées modernes, on le retrouve dans les jeux
p. 303
vidéo interactifs avec lesquels nos enfants jouent aujourd’hui. Mais là où les combattants adolescents du Vietnam avaient intégré des stimuli discriminatoires qui les assuraient de ne tirer que sous une autorité, les adolescents qui jouent à ces jeux vidéos n’ont aucune semblable garantie intégrée à leur conditionnement.
Et, finalement, l’apprentissage social est mis en œuvre quand les enfants apprennent à observer et à imiter un royaume complètement nouveau de modèles dynamiques de rôles, comme Jason et Freddy des interminables feuilletons Vendredi 13 et Cauchemard à Elm Street, avec une foule d’autres meurtriers horribles et sadiques. Même le héros le plus classique, comme l’archétype du policier détective respectueux des lois, est aujourd’hui représenté comme un meurtrier, membre instable d’un groupe d’autodéfense qui agit en dehors de la légalité.
Des facteurs supplémentaires entrent en jeu. Il s’agit d’un processus interactif complexe qui comprend tous les facteurs qui rendent apte à tuer au combat. Les chefs et les membres des bandes exigent des activités violentes, parfois meurtrières, et créent une dispersion de la responsabilité individuelle ; et l’appartenance à une bande, les liens familiaux et l’appartenance religieuse, le racisme, les différences de classe, et la disponibilité des armes, créent une réelle distance émotionnelle entre le meurtrier et sa victime. Si nous revenons à notre modèle de facteurs d’aptitude au meurtre et que nous l’appliquons au meurtre civil, nous pouvons comprendre le moyen par lequel tous ces facteurs interagissent pour rendre la violence possible en Amérique.
Tous ces facteurs sont importants. Les drogues, les bandes, la pauvreté, le racisme, et les armes sont tous des ingrédients vitaux dans un processus qui a abouti à une montée en flèche du taux de violence dans notre société. Mais les drogue ont toujours été un problème, tout comme les drogues (alcool et ainsi de suite) ont toujours été présentes au combat. Les bandes ont toujours existé, tout comme les combats se sont toujours déroulés entre unités organisées. La pauvreté et le racisme ont toujours constitué une part de notre société (souvent beaucoup plus qu’aujourd’hui), tout comme la propagande, les divisions en classes, et le racisme ont toujours été exploités dans les combat. Et les fusils ont toujours été présents dans la société américaine, tout comme ils ont toujours été présents dans les guerres américaines.